Questions
1. Quel(s) bénéfice(s) au sens physiopathologique peut-on attendre de la correction de lanémie chez les malades de réanimation ?
2. Quels sont les risques de la transfusion ?
3. Peut-on prévenir lanémie et quelles sont les alternatives à la transfusion ?
4. Quelles sont les modalités de la transfusion érythrocytaire en réanimation ?
5. Quelle doit être la stratégie de prise en charge de lanémie chez les malades de réanimation ?
1. Quel(s) bénéfice(s) au sens physiopathologique peut-on attendre de la correction de lanémie chez les malades de réanimation ?
Un taux dhémoglobine inférieur à 10 g/dL est fréquemment observé en réanimation. Lanémie résulte dune dysérythropoïese médullaire ou dune perte de globules rouges. Son importance est majorée par lhémodilution.
Lobjectif principal de la correction de lanémie par la transfusion de concentrés de globules rouges (CGR) est laugmentation du contenu artériel en O2 (CaO2) et donc du transport en O2 (TO2).
Le TO2 est proportionnel au débit cardiaque (DC). La restauration de la volémie est donc un préalable au cours du choc hémorragique.
Si les mécanismes de compensation ne sont pas dépassés, laugmentation de lhémoglobine naugmente pas la consommation doxygène (VO2).
Les mécanismes cardiaques de compensation sont pris en défaut dans linsuffisance cardiaque sévère et au cours de lischémie myocardique aiguë. La transfusion de CGR est logique dans ce contexte.
Dautres phénomènes doivent être pris en considération :
- le pouvoir oxyphorique des érythrocytes diminue avec la durée du stockage ;
- lanémie saccompagne dune hypoviscosité sanguine favorisant laugmentation des débits locaux. Une transfusion excessive augmente la viscosité et peut être délétère.

2. Quels sont les risques de la transfusion ?
Le rapport bénéfice/risque doit être apprécié avant la mise en uvre dune transfusion.
Le risque lié aux agents viraux majeurs (VIH, VHB, VHC) est devenu infime. La déleucocytation des produits sanguins labiles ne permet plus de quantifier le risque lié aux virus leucotropes. Le risque de contamination bactérienne est devenu supérieur au risque viral. Le paludisme transfusionnel, exceptionnel, est le seul risque de contamination parasitaire en France métropolitaine. Le risque de transmission dagents transmissibles non conventionnels reste théorique. La prévention du risque infectieux repose sur : linterrogatoire des donneurs ; lexclusion du don des sujets transfusés antérieurement ; la déleucocytation systématique ; le dépistage biologique des agents pathogènes ; lauto-transfusion.
Une hémolyse aiguë peut sobserver en cas dincompatibilité ABO (la plus grave), mais aussi dans dautres systèmes. Le risque ABO est évalué à 1 sur 150 000 transfusions. Le contrôle ultime au lit du malade, obligatoire, est le dernier verrou de sécurité. Limmunisation anti-leucocytaire a diminué depuis la déleucocytation systématique. Le TRALI est un accident rare qui se manifeste par un dème pulmonaire lésionnel dans les suites immédiates de la transfusion.
Un dème pulmonaire hémodynamique peut survenir après une transfusion trop rapide, notamment chez linsuffisant cardiaque. Une complication des transfusions massives est la dilution des plaquettes et des facteurs de la coagulation, responsable dhémorragies. Une autre complication des transfusions massives incluant lapport de plasma est lintoxication citratée. Les autres complications à prévenir sont lhypothermie et les variations de la kaliémie.
Au total, le risque de transmission des virus majeurs est à ce jour maîtrisé. Les risques immunologiques et bactériens le sont moins ; la transmission dun agent émergent reste possible.

3. Peut-on prévenir lanémie et quelles sont les alternatives à la transfusion ?
Plus de la moitié des adultes hospitalisés en réanimation au-delà de 48 heures sont transfusés. Une procédure écrite précisant les modalités de la transfusion et les règles concernant les indications, la fréquence et le volume des prélèvements sanguins est recommandée (3). Chez ladulte, le volume sanguin prélevé pour les examens biologiques est important (40 ml en moyenne par jour), proportionnel à la sévérité et à la durée de séjour. Les possibilités dadapter les techniques de prélèvements utilisées en pédiatrie doivent être évaluées chez ladulte.
Une stratégie dépargne doit être conduite avec prudence chez les patients à risque (tableau II). En situation durgence, il est nécessaire de limiter lhémodilution, de reconnaître et traiter la vasoplégie, dutiliser précocement les techniques dhémostase instrumentale et de traiter les coagulopathies.
Lérythropoïétine exogène peut générer une épargne transfusionnelle (a). Ses modalités dadministration en réanimation ne sont pas standardisées. La remontée du taux dhémoglobine est retardée et aucune étude ne montre de bénéfice en terme de mortalité. Lutilisation de lérythropoïétine nest pas recommandée en réanimation (2). Cependant, la poursuite dun traitement antérieurement prescrit (insuffisant rénal et patient donco-hématologie) est possible. En dehors de lurgence vitale immédiate, lérythropoïétine peut être envisagée chez un patient refusant la transfusion.
Les solutions dhémoglobine (1) et les perfluorocarbones (2) ne sont pas recommandés.
Ladministration de fer na pas dintérêt en dehors dune carence martiale documentée (3).

4. Quelles sont les modalités de la transfusion érythrocytaire en réanimation ?
Le CGR obligatoirement déleucocyté en France depuis 1998 est le produit de base. La déleucocytation diminue le risque viral et immunologique. Lallo-immunisation est prévenue par lutilisation de CGR phénotypés pour au moins cinq antigènes autres que ABO et D (C,E,c,e,Kell). Lutilisation des CGR phénotypés est systématique dans les situations suivantes : RAI positive ; filles, femmes en âge de procréer, transfusés itératifs. Elle est recommandée chez les garçons. Les « unités pédiatriques » résultant de la division dune unité adulte sont impérativement préparées à létablissement de transfusion sanguine.
Le délai de réalisation des examens immuno-hématologiques (au moins 45 minutes), conduit à utiliser une procédure durgence vitale immédiate (Tableau I). Lurgence augmente le risque derreur transfusionnelle. Elle ne dispense pas du contrôle ultime au lit du patient. Devant un choc hémorragique, deux cathéters périphériques sont nécessaires. En cas déchec, un abord veineux profond de gros calibre est posé, préférentiellement en fémoral (3) ; chez le nourrisson lalternative est la voie intra-osseuse. Le débit de transfusion peut nécessiter lutilisation dun dispositif accélérateur-réchauffeur.

En dehors du choc hémorragique, la vitesse de perfusion est de 10 à 15 mL/min chez
ladulte et de 4 à 8 mL/kg/h chez lenfant. La durée totale de perfusion dun CGR ne doit pas excéder 2 heures.
En raison de ses implications potentielles, la prise de décision doit être « seniorisée ». Le respect des bonnes pratiques de lhémovigilance est obligatoire.

5. Quelle doit être la stratégie de prise en charge de lanémie chez les malades de réanimation ?
Un syndrome hémorragique impose de rétablir immédiatement la volémie, le CaO2 et de corriger rapidement déventuels troubles de lhémostase. Le dosage précoce de lhémoglobine ne reflète pas directement limportance du saignement. La transfusion ne doit pas retarder un geste dhémostase.
En dehors du syndrome hémorragique, les signes de mauvaise tolérance de lanémie ne sont ni spécifiques ni sensibles, en particulier du fait dune sédation. Dans ce contexte, la modification du segment ST et lhyperlactatémie ont valeur dalerte.
La décision transfusionnelle doit reposer sur une analyse bénéfice/risque et être explicitée dans le dossier du patient.
Une stratégie transfusionnelle exclusivement basée sur des valeurs-seuil d'Hb (taux au-dessous desquels il existe un risque de surmorbidité ou de surmortalité) est probablement trop simplificatrice.
La transfusion est recommandée si le taux d'hémoglobine est inférieur à 7 g/dL, et non recommandée au-delà de 10 g/dL (2). Entre 7 et 10 g/dL, la décision transfusionnelle dépend des situations cliniques (cf. Tableau II) :

* Des taux dHb inférieurs à 7 g/dL sont probablement acceptables dans certaines situations comme lanémie post-hémorragique après contrôle du saignement. En labsence de données spécifiques chez lenfant, cette stratégie peut être utilisée (3).
La nécessité de poursuivre la transfusion doit être évaluée après chaque CGR. En dehors du syndrome coronarien aigu, lobjectif est de maintenir le taux dhémoglobine entre 7 et 9 g/dL (2).
Une telle stratégie n'affecte pas la mortalité, la morbidité et la durée de séjour en réanimation (a).
En cas de refus de transfusion dans le contexte de lurgence vitale, le réanimateur doit faire face à une contradiction entre deux devoirs: le respect de la vie et le respect du refus de soins. S'il décide de transfuser le patient, il doit pouvoir démontrer :
- qu'il a tout mis en uvre pour éviter la transfusion et convaincre le patient conscient, sa famille ou la personne de confiance,
- quil ny a pas d'alternative thérapeutique et
- que le traitement est proportionné. La notification de cette situation au Procureur de la République est souhaitable chez ladulte; il est obligatoirement saisi chez lenfant.
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