Groupe de travail du Comité déthique de la SRLF sur la limitation et larrêt des traitements (19961998) : S. Grosbuis1, F. Nicolas2, S. Rameix3, O. Pourrat4**, F. Kossman-Michon5, Y. Ravaud6, F. Blin7, P. Edde8
Le développement des techniques de réanimation a ouvert un champ de questions dordre éthique. En effet, si ces techniques permettent de sauver la vie de malades très graves en assurant, momentanément, le soutien artificiel ou la suppléance de fonctions vitales défaillantes, dans lattente de la guérison de laffection causale, elles nen maintiennent pas moins la vie artificiellement, par des moyens très invasifs. Or, il est des situations où la justification morale de laction médicale par le principe de bienfaisance ne semble plus valide. Autrement dit, ce qui était bienfaisance thérapeutique légitime devient acharnement thérapeutique illégitime et doit prendre fin. Le principe moral de non malfaisance simpose dès lors à la conscience morale des participants.
En cas de pronostic très défavorable chez un patient de réanimation, que lissue prévisible proche soit le décès ou un handicap majeur, la suspicion déchec thérapeutique impose donc de réfléchir sur lopportunité de limiter ou darrêter certains traitements, surtout sils sont perçus comme excessivement agressifs par les patients, les familles et les soignants. Il sagit donc déviter lacharnement thérapeutique ou encore linsistance thérapeutique excessive, rejetés par le Code de déontologie médicale sous les termes dobstination déraisonnable [1]. Il sagit de ne pas entreprendre ou de ne pas poursuivre des traitements qui, devenus inutiles, perdent leur raison dêtre et peuvent non seulement napporter aucun bénéfice mais même être préjudiciables. Ils relèvent du concept de futility défini par les Nord-Américains [2-3].
Si le Code de déontologie médicale fixe des principes clairs, son application nen requiert pas moins une réflexion éthique pour la prise de décision dans chaque situation concrète. Le propos est ici de poser les baseset de tracer les voies dune démar-che éthique afin doffrir une aide à la décision.
Ce texte concerne les malades hospitalisés en service de réanimation ; il ne concerne ni la limitation et larrêt des traitements décidés dans les services durgence, ni les décisions
de non admission en réanimation. La complexité des problèmes médicaux et éthiques à étudier pour chaque décision de limitation ou darrêt des traitements, limportance de la dimension du temps dans lélaboration de ces décisions ne permettent pas denglober dans la réflexion qui sous-tend ce texte des décisions prises dans lurgence.
Concepts et définitions
Les termes de limitation et darrêt de traitement en réanimation ont, aussi bien dans les textes français que dans les textes nord-américains, et bien plus encore dans le langage courant usité dans les services de réanimation, des acceptions diverses ou des significations ambiguës. Cest pourquoi il convient de clarifier quelques termes.
La réanimation
Cest une pratique médicale destinée à faire passer un cap, en présence dune défaillance aiguë dune des grandes fonctions physiologiques, entraînant un risque vital à brève échéance. Elle sappuie sur des moyens techniques propres de surveillance et de soutien vital permettant dattendre lefficacité éventuelle du traitement curatif spécifique ou la guérison spontanée de laffection première.
Le traitement de réanimation : objectifs et limites
Objectifs
Les objectifs que lon reconnaît habituellement aux traitements de réanimation sont de trois ordres : empêcher la mort, lutter contre la maladie causale, soulager la souffrance physique et psychique liée à la maladie ou aux traitements.
Limites : les traitements inutiles, déraisonnables, sans espoir, nocifs
Lobstination déraisonnable commence là où cesse lutilité du traitement, sa pertinence par rapport à ses objectifs, définis ci-dessus. En pratique, elle commence là où simpose aux membres de léquipe soignante lidée déchec thérapeutique et dincurabilité du patient, cest-à-dire lidée que la poursuite du traitement ne permet pas despérer la survie du patient ou ne permet despérer la survie quaccompagnée de séquelles lourdes, incompatibles avec une qualité de vie acceptable pour le patient. Juger de lutilité du traitement suppose donc une évaluation du pronostic vital dans lhypothèse où le traitement le plus complet serait poursuivi, une évaluation des séquelles certaines ou possibles dans cette même hypothèse et, enfin, une connaissance aussi précise que possible de la qualité de vie qui serait acceptée par le patient. Ce nest que dans le cas où lavis du patient ne peut être connu que les soignants peuvent essayer de former de façon consensuelle, avec laide des proches, un jugement sur une qualité de vie acceptable pour lui. Dans certains cas, la qualification dobstination déraisonnable se trouve encore renforcée par la nocivité du traitement, sil savère que sa poursuite est, en soi, source de souffrance pour le patient et son entourage.
Deux précisions importantes simposent. Dune part, cette définition de linutilité dun traitement de réanimation exclut toute définition qui, explicitement ou implicitement, ferait entrer dans les critères dinutilité des caractéristiques qui sont propres au patient lui-même comme, par exemple, son âge ou des handicaps existant avant la maladie, que le patient acceptait et qui ne semblaient pas lui ôter le désir de vivre. Dautre part, cette définition de linutilité dun traitement exclut la signification économique de lutilité, cest-à-dire le rapport coûtbénéfice, alors que des textes étrangers font appel à largument quun bénéfice faible pour un coût élevé peut caractériser un traitement comme inutile [4]. Dire que le rapport coûtbénéfice nentre pas dans la définition de linutilité ne signifie pas que la préoccupation économique ne soit pas une dimension essentielle de la conscience morale. Dans un système de santé comme le système français, où la solidarité nationale prend en charge toute dépense de soin jugée médicalement nécessaire, une dépense très élevée mais nécessaire est légitime, mais toute dépense, même très faible, non médicalement nécessaire est illégitime. Aussi, le réanimateur a-t-il, au nom
de la justice, à se préoccuper du bénéfice thérapeutique des traitements.
Par conséquent, sil na pas à se préoccuper du coût en tant que tel, il a en revanche lobligation morale de ne pas entreprendre ou dinterrompre tout traitement qui napportera pas ou napporte plus aucun bénéfice thérapeutique. Un tel traitement est également préjudiciable à la collectivité dans un système solidaire de répartition des ressources ; lobstination déraisonnable est contraire à la justice. Ne pas entreprendre ou interrompre un traitement sans bénéfice thérapeutique est également conforme au principe de non malfaisance à légard de la collectivité.
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Catégories de soins donnés en réanimation
La réflexion éthique concernant la réanimation a depuis longtemps conduit à distinguer plusieurs catégories de soins. On distingue la thérapeutique curative ou traitement actif, dont on espère la guérison du patient, et la thérapeutique dite " de confort " se proposant de soulager les souffrances physiques et morales du patient, que celles-ci soient dues à la maladie elle-même, aux actes diagnostiques et thérapeutiques nécessaires, au contexte disolement ou à langoisse de la mort. Il faut ajouter à ces deux catégories de soins, ceux dits " soins de base ".
Les soins de base
Ils ont pour fil directeur le respect du patient comme personne et le respect de sa dignité. Ils comportent les soins dhygiène, les soins cutanés et de décubitus, la surveillance. Ils seffectuent dans le respect de la pudeur et de la tranquillité et dans le dialogue avec le patient ; la parole qui lui est adressée doit toujours rester déférente. Ces soins risquent de passer au second plan dans les services de réanimation en raison de lattention et de la rigueur quexige la technicité des autres soins, et en raison également de la difficulté pour le patient de sexprimer et de se rappeler à lattention de tous en tant que personne. Ils entrent cependant dans le propos de ce texte puisquils sont précisément ceux dont on peut dire quils ne doivent jamais être ni limités ni arrêtés, quelles que soient les décisions prises par ailleurs.
Les traitements de confort
Classiquement, cest-à-dire si lon se réfère à la fin des années 1970 et au début des années 1980 [5, 6], il sagissait déviter lasphyxie, la soif, la douleur et la souffrance. La réalisation de ces objectifs supposait la mise en uvre de traitements de soutien ou de suppléance dune ou de plusieurs fonctions vitales (oxygénothérapie et/ou ventilation mécanique, hydratation par sonde ou par voie parentérale), associés à des analgésiques si le patient souffrait, et parfois à des sédatifs, anxiolytiques ou hypnotiques. Ces thérapeutiques sédatives étaient utilisées à des doses et selon un rythme dadministration compatibles avec un état de conscience normal ou proche de la normale. Cela donnait toute leur importance aux traitements destinés à éviter lasphyxie et la soif.
Lusage actuel plus large des thérapeutiques sédatives rend possible un état proche de lanesthésie et le traitement de confort paraît pouvoir être réduit à celles-ci, associées dans certains cas à une analgésie. En effet, le patient néprouve plus de sensation dasphyxie et de soif [7]. Il en est de même pour les patients qui sont, par le fait même de leur maladie, dans un état de coma très profond.
Les traitements curatifs ou actifs
Ils consistent, dune part, dans les traitements étiologiques, spécifiques, de laffection qui est à lorigine des désordres graves des grandes fonctions qui motivent lhospitalisation en réanimation et, dautre part, dans les traitements de réanimation capables dapporter aux fonctions vitales un soutien qui les restaure à un niveau compatible avec la survie ou qui est capable de suppléer ces fonctions vitales (cest le life-sustaining ou life-prolonging medical treatments des Anglo-Saxons [8]). Il sagit de loxygénothérapie, de la ventilation contrôlée, des diverses formes dassistance ventilatoire, de lexpansion volémique, de lusage des amines sympathomimétiques, de lépuration extrarénale, des apports deau et dions nécessaires au maintien de léquilibre hydro-électrolytique et acidobasique, de la nutrition artificielle, de lapport déléments figurés du sang ou de facteurs nécessaires à lhémostase, pour ne citer que les principaux. Ces traitements de réanimation, traitements de soutien ou de suppléance des fonctions vitales, pour symptomatiques quils soient, nen appartiennent pas moins à la thérapeutique curative car leur emploi permet dobtenir un sursis pour le patient qui, sans eux, serait condamné par la défaillance dune ou plusieurs de ses fonctions vitales. Ce sursis est mis à profit pour entreprendre ou poursuivre le traitement étiologique de laffection responsable de lensemble des troubles ou pour en laisser se produire la guérison spontanée, par exemple, dans le cas dune tubulopathie aiguë.
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Limitation et arrêt des traitements en réanimation
Les décisions de limitation et darrêt des traitements ne concernent que les traitements actifs et non lensemble des soins, cest-à-dire les traitements étiologiques et les traitements de soutien des fonctions vitales et non les traitements de confort ou les soins de base.
La question de leuthanasie
Il faut préciser dabord quil ne sera pas traité ici des actes deuthanasie dite " active ", cest-à-dire des actes ayant pour but de provoquer, par
eux-mêmes, la mort du patient, par exemple, ladministration de produits médicamenteux à dose létale. Ne sera pas envisagé non plus le suicide assisté, assistance apportée à un patient pour quil puisse se donner la mort lui-même. Il ne sera pas davantage traité ici de leuthanasie dite " passive ". Celle-ci a pour but de provoquer la mort du patient, indirectement, par omission ou par arrêt de laction entreprise. On remarquera quil ne sera retenu sous le nom deuthanasie que des pratiques où la mort est lintention de lacte, contrairement à ce que suggère un usage récent du terme. On peut penser, en effet, quil ne faut pas comprendre sous le terme deuthanasie passive la limitation ou larrêt des traitements relevant, non pas de lintention de donner la mort, mais du renoncement à lacharnement thérapeutique, qui intervient lorsque lon constate que la mise en uvre dun traitement ou sa poursuite relèverait de lobstination déraisonnable. Toutes les formes dadministration intentionnelle de la mort, directes ou indirectes, sont interdites par la législation française. Le Code de déontologie médicale rappelle cette interdiction dans son article 38. Des patients, des médecins, des citoyens peuvent souhaiter que la législation évolue sur ce point. Mais dans létat actuel du droit français, on ne peut intégrer ces souhaits à une réflexion destinée à aider la décision en matière de limitation ou darrêt des traitements en réanimation.
En revanche, il est clair que, en cas de limitation ou darrêt des traitements, décidés dans le but déviter lobstination déraisonnable définie plus haut (voir paragraphe " Limites : les traitements inutiles, déraisonnables, sans espoir, nocifs "), la mort sera lune des conséquences possibles de la décision mise en uvre, à tout le moins, le moment où elle se produira en sera rendu plus précoce. Pour autant, ces décisions de limitation ou darrêt des traitements doivent être distinguées de leuthanasie " active " aussi bien que " passive ". Elles en diffèrent radicalement par leur in-
tention, intention de provoquer ou daccélérer la mort dans le cas de leuthanasie, intention déviter des traitements et des souffrances inutiles dans le cas du renoncement à lobstination déraisonnable ou à lacharnement thérapeutique. Cette distinction est parfaitement claire en théorie. Elle lest également pour la conscience morale de chaque médecin sil sinterroge lucidement sur lexacte nature de ses raisons lorsquil envisage une décision de limitation ou darrêt des traitements. La procédure de décision suggérée plus bas devrait permettre à chacun des acteurs de la décision de clarifier son intention
morale en mettant à jour les mobiles psychologiques, sociaux et culturels qui la parasitent, voire la per-vertissent.
La limitation des traitements
Elle est le refus de mettre en uvre ou dintensifier un traitement actif relevant de lobstination déraisonnable. Cette attitude est parfois dénommée refus descalade thérapeutique. Elle correspond au withholding [9] des Anglo-Saxons. Il sagit, par exemple, de ne pas mettre en uvre une épuration extrarénale en cas danurie installée ne répondant pas aux diurétiques, de ne pas augmenter le débit des vasopresseurs en cas dhypotension artérielle marquée, de ne pas faire de massage cardiaque externe en cas darrêt cardiocirculatoire.
Larrêt des traitements
Il est le refus de poursuivre une thérapeutique active qui relève de lobstination déraisonnable. Dans son principe, il sentend comme un arrêt complet de toute thérapeutique active. Cest le withdrawing [9] des Anglo-Saxons. Dans la pratique, on observe en France que, le plus souvent, larrêt nest pas brutal et complet, mais progressif par paliers, par exemple diminution progressive des doses de sympathomimétiques, ou bien partiel, par exemple FIO2 ramenée à 0,21 chez le patient ventilé mais en maintenant la ventilation mécanique, suspension des séances dhémodialyse mais poursuite du reste du traitement.
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Éléments généraux pour la réflexion
Éléments éthiques
Y a-t-il une différence entre limitation et arrêt des traitements ?
Faut-il utiliser les mêmes outils danalyse et les mêmes procédures de décision pour la limitation des traitements et pour larrêt des traitements ? Peut-on les considérer comme moralement identiques ?
La conscience morale commune distingue laction de lomission [10] : provoquer un dommage est pire que sabstenir de lempêcher ; faire le mal effectivement en étant soi-même la cause unique et directe dun acte mauvais est pire que de ne pas empêcher un mal dont on nest pas la cause. Cette distinction commune entre laction et lomission est éthiquement fondée. En effet, on ne doit pas poser des obligations morales irréalisables, cela découragerait de les suivre et détournerait de la moralité. Or, si on peut prendre la mesure du mal que lon doit personnellement ne pas faire, on ne peut prendre la mesure de tout le mal que lon devrait empêcher. Si lon suit cette intuition immédiate et très quotidienne de la conscience morale, ne pas entreprendre ou interrompre un traitement semblent deux actes moralement différents et de valeur différente, puisque lun est une abstention et lautre une action. Doit-on donc admettre une différence morale entre limitation et arrêt des traitements ?
Tout dabord, on peut rappeler que dans certains cas, par exemple si la vie dautrui est menacée, la distinction entre ne pas faire ou faire nest pas moralement pertinente. Lomission ou labstention peuvent être des actes criminels, linaction peut être une forme daction, par exemple, ne pas retenir quelquun qui recule vers le vide, ne pas prévenir dun danger mortel, ne pas sauver celui qui se noie. Par ailleurs, dans le cas où est définie une obligation de moyens, il ny a pas de différence morale entre faire le bien, sabstenir du mal et empêcher le mal. Cest ce qui se passe dans les situations de soins. Lobligation de moyens rend moralement équivalents : faire le bien (soigner), ne pas faire le mal (sabstenir de ce qui serait obstination déraisonnable) et empêcher le mal (arrêter ce qui est devenu obstination déraisonnable). Cest pourquoi il est légitime dutiliser les mêmes outils danalyse et les mêmes procédures de décision pour une limitation ou un arrêt de traitement.
Toutefois, si en réanimation il ny a pas de différence morale entre limiter les traitements (abstention) et les arrêter (action), il y a une différence psychologique qui peut avoir une portée morale. En effet, si lon compare la limitation et larrêt de traitement, dans le cas dun arrêt de traitement, le traitement qui se révèle inutile et préjudiciable a été auparavant mis en uvre parce quon le supposait alors bénéfique. Cette mise en uvre induit un espoir de bénéfice pour le patient et crée une attente. Dès lors, interrompre ce traitement anéantit lespoir et met brutalement le patient sil est conscient, les proches et les soignants, en face du caractère inéluctable dun pronostic fatal ou extrêmement péjoratif au plan fonctionnel. Le médecin est responsable de lespoir quil suscite par ses actes en entreprenant un traitement et de la souffrance qui résulte de léchec de la tentative. Il peut donc vouloir, par compassion, éviter cette déception au patient, à ses proches, aux soignants. Le principe de bienfaisance peut justifier moralement le choix den rester à une limitation des traitements refus de lescalade thérapeutique plutôt que darrêter les traitements.
En résumé, sil ny a pas, sur le fond, de différence morale entre la limitation et larrêt des traitements dans les situations de réanimation où lobstination thérapeutique est déraisonnable, il peut arriver, pour des raisons de compassion, que seule la limitation des traitements paraisse moralement acceptable dans un premier temps.
Y a-t-il une justification morale de larrêt progressif des traitements ?
Dès lors quun arrêt de traitement a paru pouvoir être décidé, tant au plan médical quau regard de la réflexion éthique, la question peut encore se poser des modalités de celui-ci et, notamment, de sa progressivité. Que larrêt soit brutal ou progressif ne change rien au sens ni à la portée pratique de la décision prise. De ce fait, il ny a pas lieu logiquement de préférer un arrêt progressif à un arrêt brutal. Peut-on cependant justifier moralement la progressivité de larrêt ?
Si le choix de la progressivité devait couvrir un désir de rendre peu transparente la décision darrêt parce quon la sent mal fondée et prise arbitrairement, il serait absolument immoral. Il en serait de même, étant donné lévolution actuelle de la relation médicale vers un respect de plus en plus grand de lautonomie des personnes et de la transparence, si la progressivité devait être un moyen détourné de passer outre à lopposition des proches ou bien de couvrir une conduite paternaliste qui tairait la décision prise par bienveillance, ou encore de sépargner la peine de décliner, voire de discuter les motifs de la décision. En revanche, si le motif de larrêt progressif des traitements est le respect de la sensibilité aussi bien des proches que des soignants dans une situation très difficile à vivre pour eux même sils adhèrent à la décision qui a été prise , la progressivité de larrêt est justifiée moralement par le principe de bienfaisance. En effet, elle aide chacun, quil soit proche ou soignant, à accepter linéluctable et à entreprendre son travail psychologique de deuil.
La progressivité de larrêt suppose donc une très grande vigilance morale. En effet, dans la réalité, cette procédure peut couvrir une indistinction entre lévitement de lacharnement thérapeutique et leuthanasie, elle peut couvrir une opacité de lintention. Leffet déterminant de larrêt progressif sur le moment de la mort est moins évident que dans un arrêt brutal et complet et la progressivité peut, dès lors, être une stratégie immorale qui couvre une intention euthanasique qui ne veut pas savouer et qui se ferait jour, en revanche, si larrêt était brutal et complet. Ce dernier contraint davantage chacun à être très au clair sur la rectitude de son intention.
En résumé, le dilemme entre arrêt progressif ou arrêt brutal est comparable, moralement, à celui que lon a rencontré plus haut, concernant le choix de se borner, par compassion, à renoncer à lescalade thérapeutique là où larrêt de traitement devrait intervenir si lon se plaçait du seul point de vue de la rationalité. Lorsquun arrêt des traitements est décidé, choisir de le faire progressivement est éthiquement justifié si, et seulement si, la décision darrêt est en soi justifiée et le choix de la progressivité exclusivement dicté par des motifs compassionnels relevant du principe de bienfaisance.
Quels sont les traitements dont on peut justifier moralement la limitation ou larrêt ?
Il a été mentionné plus haut, au chapitre des différentes catégories de traitements donnés en réanimation, que les soins de base et les traitements de confort ne peuvent être limités ou arrêtés. Les raisons morales en sont évidentes : respect de la dignité du patient pour les premiers, application élémentaire du principe de bienfaisance pour les seconds.
La question de la justification morale de la limitation ou de larrêt des traitements classés dans la catégorie des traitements actifs est à envisager de façon bien différente. Ils comportent, on la vu, deux sous-catégories. La limitation ou larrêt des traitements spécifiques, étiologiques, de laffection causale ne soulèvent pas de problème éthique particulier. Dès lors quil est avéré que laffection causale ne répond pas à ses traitements spécifiques, est " au delà de toute thérapeutique " selon lexpression consacrée, il ny a aucune raison logique ni morale de poursuivre ces traitements. Lobligation de moyens sefface dès lors que les moyens connus ont été mis en uvre, quils ont été poursuivis assez longtemps pour faire la preuve de leur inefficacité et que, in fine, on ne peut que constater leur échec.
Il en va bien différemment de la seconde sous-catégorie des traitements actifs, cest-à-dire les traitements de soutien ou de suppléance des fonctions vitales, qui sont instaurés pour permettre au patient de survivre en attendant que les traitements curatifs étiologiques aient eu le temps de maîtriser laffection, sils le peuvent, ou que lévolution se fasse spontanément vers la guérison. Cette relation établie, dans lintention qui soutient leur mise en uvre, entre le succès possible des traitements spécifiques et la nécessité des traitements de soutien ou de suppléance des fonctions vitales, justifie-t-elle que lon mette fin aux seconds quand les premiers ont échoué de façon définitive et que lon juge, par conséquent, devoir les arrêter ? La question se pose parce que, contrairement à larrêt des traitements spécifiques devenus inutiles arrêt sans impact sur lévolution de la maladie , la limitation ou larrêt des traitements de soutien ou de suppléance des fonctions vitales fait advenir plus rapidement la mort inscrite dans le pronostic de la maladie. Si la limitation ou larrêt des traitements de soutien ou de suppléance des fonctions vitales ne sont pas la cause déterminante, première et essentielle de la mort, ils nen apparaissent pas moins comme la cause immédiate, et en déterminent lheure. Cela est particulièrement évident lorsquil sagit darrêt de ventilation mécanique ou de sympathomimétiques, dextubation.
Avant dexaminer plus avant la justification de la limitation ou larrêt de ces traitements, il convient de souligner que la question paraît parfois, dans certains textes, concerner essentiellement les traitements de soutien ou de suppléance de la fonction respiratoire oxygénothérapie, intubation et ventilation artificielle , ainsi que lhydratation et la nutrition. Pourtant, il ny a pas lieu den dissocier tous
les autres traitements de soutien ou de suppléance des fonctions vitales, notamment lusage des sympathomimétiques ou lépuration extrarénale. La seule différence entre ces divers traitements tient à la rapidité avec laquelle la mort survient à la suite de leur arrêt et, par conséquent, au degré de lévidence avec laquelle simpose aux yeux de tous, acteurs ou témoins de larrêt, lidée que celui-ci est responsable de la mort, à titre de cause immédiate.
Il reste à examiner si la mort, non intentionnelle mais acceptée comme conséquence possible de la décision de limitation ou darrêt des traitements de soutien ou de suppléance des fonctions vitales, est moralement acceptable. Peut-on admettre un acte dont une des conséquences possibles soit la mort dautrui ? La justification morale repose sur largument du " double effet " [11], hérité de la casuistique du xiiie siècle qui cherche
à définir lapplication des règles morales générales à des cas concrets. La première formulation explicite de largument revient à Thomas dAquin pour justifier le droit de tuer en état de légitime défense. Selon cet argument, un même acte peut avoir deux effets : lun est direct, bon et voulu, lautre est indirect, mauvais et non voulu. Par exemple, employer un moyen de défense violent peut avoir un effet direct, voulu et bon (protéger la vie de linnocent) et un effet indirect, non voulu et mauvais (tuer lassaillant criminel). Lacte, malgré sa conséquence mauvaise, est moralement acceptable, tout dabord si celui qui agit ne vise que le bien, si son intention est bonne. Mais cette condition absolument nécessaire nest pas suffisante. Tout acte qui a une conséquence mauvaise nest pas bon parce que lagent voulait faire le bien. Il faut également que toutes les conditions suivantes soient remplies :
- lacte nest pas mauvais en lui-même ;
- leffet indirect mauvais nest pas voulu, même sil est prévu ;
- leffet indirect mauvais nest pas lui-même le moyen datteindre leffet bon ;
- le bienfait de leffet bon voulu lemporte sur la nocivité de leffet mauvais non voulu ;
- il nexiste aucun autre acte permettant datteindre leffet bon voulu.
Par exemple, en cas dinterrogation sur larrêt dun traitement de réanimation, il faudra se demander si arrêter un traitement inutile est mauvais en soi-même, si la mort nest pas voulue ni en elle-même ni comme moyen, si cesser lacharnement thérapeutique est plus bénéfique pour le patient que nest maléfique sa mort, fin naturelle dune vie maintenant à son terme, enfin, sil nexiste aucun autre moyen de mettre fin à lobstination déraisonnable que darrêter un ou des traitements actifs.
Si cet argument est théoriquement bien établi, son application est cependant délicate : un acte constitue un tout et la distinction claire des effets directs et indirects ne va pas de soi ; par suite, la différence entre ne pas vouloir leffet indirect mauvais mais laccepter, puisquil peut être prévu, est ténue [12]. Cela facilite toutes les formes de laxisme et suscite des critiques contre largument du " double effet ", souvent présenté de façon simpliste. Le recours à cet argument suppose donc un respect rigoureux de toutes les conditions sans exception, une grande lucidité morale de la part des agents et une bonne volonté morale clairement établie.
Y a-t-il une différence morale entre la limitation ou larrêt des traitements en raison dun pronostic fatal à brève échéance ou en raison dune survie de qualité jugée inacceptable ?
Lorsquil est certain que tout espoir de survie du patient est perdu, la limitation ou larrêt des traitements rendent un peu plus proche une mort prévisible dans un bref délai et évitent la prolongation artificielle de lagonie. La mort, dont le caractère inéluctable simpose, est acceptée ou consentie, mais non recherchée. Le caractère déraisonnable de lobstination thérapeutique réside en cela quelle ne répond alors à aucun des objectifs de la médecine en général, et de la réanimation en particulier : celles-ci nont pas pour mission de prolonger lagonie qui précède une mort inéluctable.
Il en va différemment pour la limitation ou larrêt des traitements dont le but est déviter au patient le risque de survivre dans des conditions de vie jugées inacceptables, sans aucun espoir damélioration. Ceux-ci relèvent dune intention louable : éviter de longues souffrances au patient, ou à son entourage, si le patient est inconscient. Mais, dans ces cas, la mort qui survient du fait de la limitation ou de larrêt des traitements nadviendrait pas avant longtemps si les traitements étaient institués ou maintenus.
Cette mort est souvent présentée comme un mal accepté car jugé moins grand quune vie prolongée dans la souffrance dun handicap profond, la déchéance progressive ou létat végétatif chronique. Mais la mort est-elle ici seulement acceptée ? On peut dire que si elle nest pas voulue pour elle-même, elle est néanmoins voulue comme instrument dun bien recherché : supprimer la souffrance liée à une survie de qualité jugée inacceptable. Largumentation morale de ces décisions est fondée sur la place que lon accorde au respect de la volonté autonome du patient dans les décisions de limitation ou darrêt de traitement (voir ci-après " Quels sont le sens et la valeur du principe dautonomie ? "), et au processus de délibération collective et, parfois, de discussion argumentative, qui peut permettre de construire une décision moralement acceptable (voir ci-après " Nécessité dune délibération collective et, éventuellement, dune discussion argumentative "). Cependant, ce processus peut faire émerger des positions inconciliables. Pour certains, le caractère intentionnel de la mort, fût-ce comme linstrument dun bien, est une raison suffisante pour se prononcer en faveur du caractère immoral de telles décisions. Lintention de laisser advenir une mort contre laquelle on pourrait lutter avec les chances dun succès durable au plan du maintien de la vie soit, donc, ne pas vouloir lempêcher alors quon le pourrait, est considéré comme la vouloir et rend lacte immoral. Dautres, en revanche, pensent quil est nécessaire daccepter des exceptions ou des conditions au principe, considéré par les premiers comme indérogeable, du respect dû à la vie humaine en soi. Prendre acte de ces positions opposées conduit aux questions sur ce que lon entend par vie humaine et sur ce qui sous-tend le respect qui lui est dû : vie purement biologique dun homme ou vie dune personne humaine ? Prendre parti sur ce dilemme serait entrer dans le débat sur leuthanasie, dont il a été dit demblée quil ne serait pas traité dans ce texte. Il nen faut pas moins signaler que lors de la prise de décision dune limitation ou dun arrêt des traitements, destinés à supprimer la souffrance liée à une survie de qualité jugée inacceptable, la réflexion éthique doit se doubler dune interrogation sur la qualification juridique qui pourrait être donnée à la décision.
Quels sont le sens et la valeur du principe dautonomie ?
Le principe dautonomie prévaut, aujourdhui, sur le principe de bienfaisance dans léthique de la relation médicale. Tous les textes officiels récents, quils soient nationaux lois, décrets (Code de déontologie médicale), circulaires ministérielles, arrêts de jurisprudence , ou supranationaux (européens ou internationaux), marquent cette prévalence. Le principe
du respect de lautonomie implique que lon considère tout être humain comme une personne, cest-à-dire comme un être libre, qui détermine lui-même la conduite de son existence. Ainsi, tout patient doit-il être informé du diagnostic, du pronostic, des examens, des traitements et de leurs risques, en rapport avec sa maladie. Par ailleurs, il doit consentir au(x) traitement(s) et peut le(s) refuser. En ce sens, un refus de traitement, informé et réitéré, de la part du patient peut être déterminant dans la décision de limitation ou darrêt des traitements. Mais, hors ce cas rare de refus de traitement en réanimation, comment lautonomie du patient intervient-elle dans la décision de limitation ou darrêt des traitements ?
Elle intervient dans la détermination du déraisonnable puisque le traitement est limité ou interrompu sil y a obstination déraisonnable. On peut, en effet, distinguer trois niveaux dans la détermination du déraisonnable. Tout dabord, il sagit de collecter les données médicales : détermination de lincurabilité, de léchec thérapeutique, de linutilité des traitements. À ces données objectives sajoutent des données intersubjectives, cest-à-dire partagées, sur la détermination du déraisonnable en général, cest-à-dire sur ce que chacun et tous estiment impossible à accepter pour soi-même ou pour tout autre. Enfin, sajoutent les données subjectives du patient, cest-à-dire la détermination de ce que chaque patient singulier estime comme impossible à supporter pour lui, en raison de ce quil sait de lui-même et de ses choix personnels.
Le respect de lautonomie, exprimée dans la détermination de lacceptable et du déraisonnable par le patient, pose deux problèmes, lun théorique, lautre pratique.
Le premier est celui de définir jusquoù la volonté du patient doit déterminer la décision, cest-à-dire jusquoù léquipe médicale est tenue, moralement, de suivre la volonté du patient. Cela dépend de linterprétation morale et politique du principe dautonomie. Très schématiquement, ce principe admet aujourdhui en éthique médicale deux interprétations, une « forte », que lon considère plutôt comme nord-européenne ou nord-américaine, et une « tempérée », que lon considère plutôt comme sud-européenne. Dans la première interprétation, individualiste, dite également « autodétermination des préférences », la moralité consiste à respecter tous les choix singuliers du patient, sous réserve quils ne portent pas atteinte à un tiers, car nul ne peut définir un bien objectif qui simposerait à tous et qui justifierait quon juge ou quon limite la forme de vie choisie par autrui. Dans la seconde interprétation, qui prévaut aujourdhui en France, la personne autonome se donne à elle-même sa loi daction mais au sens propre du mot « loi », cest-à-dire au sens dun principe universel [13]. Dans ce cas, un être autonome nagit pas selon des préférences singulières, il a des conduites, singulières dans les faits, mais universalisables dans leur principe. Autrement dit, respecter lautonomie cest considérer que tout patient doit prendre les décisions qui le concernent et que nul ne peut se substituer à lui, mais cest également supposer quun patient autonome ne peut vouloir quelque chose dirrationnel ou de dangereux pour lui. La rationalité partagée et la solidarité entre les personnes, surtout lorsquelle est institutionnalisée par les relations familiales ou les obligations professionnelles, comme celles des soins légitiment une protection dautrui contre lui-même si sa liberté nest plus une autonomie, cest-à-dire si le sujet fait pour lui des choix irrationnels, qui ne pourraient être partagés. Ainsi, la détermination du déraisonnable par le patient, si elle lui est bien personnelle et singulière nen doit pas moins, pour être acceptée, être rationnelle et partageable, cest-à-dire susceptible dêtre présentée et justifiée dans une discussion argumentative.
Le second problème posé par le principe dautonomie est dordre factuel. En raison de la gravité de leur état, qui motive précisément lhospitalisation en réanimation, peu de patients dans ces services ont les capacités cognitives et volitives dexercer de facto leur autonomie, peu dentre eux sont à la fois conscients et compétents. Les outils manquent pour évaluer cette compétence cognitive et décisionnelle et, ainsi, donner tout son poids légitime à la volonté du patient. Comment sassurer, pour le patient conscient, que ce quil dit exprime bien sa volonté propre et comment, pour le patient inconscient, connaître sa volonté ? On peut se référer à une expression antérieure de la volonté, document écrit (avec comme réserve la variation des souhaits au fil du temps) ou bien recherche de témoignages auprès des proches (avec comme réserve la fragilité des témoignages). On peut également rechercher une expression déléguée de cette volonté auprès dun représentant choisi par le patient, comme le suggère le Comité consultatif national déthique, dans un récent rapport [14].
En résumé, le respect de lautonomie du patient sexerce dans le respect dun refus de traitement, éclairé, lucide et réitéré, et, par ailleurs, dans le rôle fondamental de la détermination par le patient de lacceptable et du déraisonnable pour lui, de façon singulière mais dans les limites du rationnel et du communicable. Dans les faits, il convient, en fonction de lincompétence factuelle fréquente des patients de réanimation à exercer directement leur autonomie, de rechercher activement toutes les informations sur ce que pourrait être la volonté actuelle du patient afin den tenir compte dans la décision.
Nécessité dune délibération collective et, éventuellement, dune discussion argumentative
La difficulté dappréhender lopportunité et le bien fondé de la limitation et de larrêt des traitements
rend nécessaire un processus décisionnel rigoureux sappuyant, en premier lieu sur la délibération collective et, éventuellement, sur une discussion argumentative.
La délibération collective
Dans un premier temps, la délibération collective ou réflexion collective en vue dune décision doit viser à déterminer le raisonnable et le déraisonnable. Lobstination déraisonnable ne pouvant être définie par un ou des critères absolus objectifs, mais seulement par un faisceau dindicateurs de différents ordres, la délibération collective visera tout dabord à établir ce faisceau dindicateurs à partir des éléments médicaux les plus exacts, dans « létat actuel de la science », et des données les plus complètes sur les préférences et les valeurs du patient et sur son environnement, permettant de déterminer la qualité de vie qui serait acceptable pour lui.
En outre, la délibération aura pour objectif de permettre à toutes les personnes impliquées dans la décision déliminer de leurs raisons dagir, autant quil est humainement possible, tout mobile inconscient et toute intention consciente autres que lintention droite déviter lobstination déraisonnable pour tel patient singulier. La délibération atteint cet objectif en raison de ce quon appelle le principe kantien de publicité : ce dont on ne peut pas dire quon le fait, on ne doit pas le faire. La délibération collective doit ainsi éliminer, chez les participants, les mobiles et les intentions, parfois par leur simple formulation explicite, qui les feraient décider pour une autre raison que celle déviter lobstination déraisonnable. Pour dire les choses autrement, selon Kant, on dispose dun critère de laction morale. Ce critère est luniversalisation de laction que lon se propose de faire [13] : peut-on penser que tout le monde, dans la même situation, ferait ce que lon décide de faire et peut-on vouloir que tout le monde, dans la même situation, fasse ce que lon décide de faire ? Si la conscience ne peut pas répondre affirmativement, la décision nest pas moralement bonne. Or la délibération collective est précisément une mise en uvre de cette universalisation de la décision. Cest une universalisation limitée aux participants de la délibération, mais effective et réelle. La délibération collective permet donc de passer au crible les décisions possibles pour déterminer celle qui est moralement bonne. Si la délibération collective ne conduit pas au consensus des participants, la discussion argumentative cest-à- dire la controverse argumentée pour parvenir à laccord sur la bonne décision est nécessaire pour résoudre lindécision ou le conflit.
La discussion argumentative
La discussion argumentative prendra en compte les données étayant la délibération précédente, mais elle fera, de plus, une place plus grande aux arguments moraux. En effet, sauf malentendus ou affrontements de personnalités, le dissensus des participants recouvre des divergences morales sous-jacentes.
Sur quoi fonder la valeur morale de la discussion argumentative ? Les éthiques contemporaines de la discussion, à partir des travaux de Apel et Habermas, se fondent sur lhypothèse que des agents rationnels de bonne volonté morale prenant acte de leur désaccord ou de leur indécision sur la moralité dune action peuvent, par une discussion argumentative les soumettant à des normes contraignantes, faire émerger une rationalité morale intersubjective. Cette rationalité morale intersubjective, résultat du travail collectif de réflexion morale, permet de définir ce qui est bien. Deux hypothèses permettent de justifier la confiance dans la discussion argumentative pour définir une norme morale. Ou bien lon suppose quil existe une rationalité humaine universelle, transcendantale à nos rationalités particulières, historiquement et socialement situées, et cette rationalité « de surplomb » peut émerger par confrontation mutuelle. Ou bien lon suppose quil ny a pas de rationalité universelle donnée mais que les hommes peuvent construire, dans lhistoire, une rationalité partagée.
Dans les deux hypothèses rationalité commune existante à faire émerger ou rationalité commune à construire , les participants de bonne volonté qui argumentent pour élaborer ensemble la bonne décision à prendre sont soumis aux contraintes du langage argumentatif. Il y a dabord les contraintes de la rationalité à respecter : un interlocuteur ne peut faire valoir comme argument auprès des autres ni un énoncé incohérent, ni un énoncé qui joue sur le sens des mots, ni un énoncé en contradiction avec lun de ses propres énoncés précédents ni, enfin, un énoncé qui est en contradiction flagrante avec ce quil est, ses choix personnels, ses valeurs, son mode de vie, ses comportements. À ces contraintes sajoutent, dautre part, celles inhérentes à toute situation de dialogue : pas de rapport de pouvoir ni de force entre interlocuteurs que lon doit supposer égaux, pas de mensonge, de tromperie ni domission volontaire et, enfin, pas de manipulation, de séduction, ni dutilisation des interlocuteurs pour des fins personnelles, cest-à-dire pas dinstrumentalisation dautrui. Si ces règles rationnelles et relationnelles sont respectées, la procédure dargumentation est morale et la discussion argumentée doit permettre daboutir à un accord de tous sur ce qui, ici et maintenant, paraît bon à tous. En effet, lon suppose que léquité de la procédure fonde la validité morale du résultat. Telle est lhypothèse dune éthique procédurale.
La discussion argumentative échoue lorsque le consensus nest pas atteint, soit ouvertement soit parce quun ou des participants ne jugent pas la décision finale comme la meilleure moralement. Cet échec est dû au fait que les conditions dune réelle discussion morale argumentative ne sont pas réalisées, par manque de temps, rapports de force insurmontables, émotivité envahissante, tensions interpersonnelles ou bien encore difficultés de communication entre les participants. Il existe peut-être également des situations limites face auxquelles aucune rationalité commune ne peut émerger. Par ailleurs, la décision peut engendrer chez certains membres de léquipe un sentiment de transgression sans rapport avec la validité dune décision, prise en toute rigueur , dordre psychologique, lié au fait que la mort suscite, chez tout être humain, des émotions et des sentiments très profonds et personnels, qui relèvent de lhistoire et de lintimité de chacun. Il convient de tenir compte de ce sentiment psychologique de transgression en ne demandant pas à ces personnes, médecin ou infirmier(e), dexécuter les gestes darrêt de traitement.
En résumé, la délibération collective permet, dune part, de déterminer le déraisonnable et, dautre part, de sassurer que la seule intention qui détermine la décision de limitation ou darrêt des traitements est la volonté déviter une obstination déraisonnable pour ce patient singulier. Si la délibération échoue, une discussion argumentative, sous réserve que les conditions en soient respectées, doit être conduite jusquà ce que les participants fassent émerger collectivement la décision qui paraîtra à tous, ici et maintenant, la meilleure.
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Éléments juridiques
Le Code pénal interdit sans aucune ambiguïté la pratique de leuthanasie, de même que le Code de déontologie médicale dans son article 38 : « le médecin na pas le droit de provoquer délibérément la mort » [1]. Le Code de déontologie médicale interdit également lacharnement thérapeutique, dans son article 37 : « en toutes circonstances, le médecin doit sefforcer de soulager les souffrances de son malade, lassister moralement et éviter toute obstination déraisonnable dans les investigations ou la thérapeutique » [1]. Larticle 38 précise également les devoirs du médecin à lapproche de la mort : « le médecin doit accompagner le mourant jusquà ses derniers moments, assurer par des soins et mesures appropriés la qualité dune vie qui prend fin, sauvegarder la dignité du malade et réconforter son entourage » [1].
Relativement à la limitation et à larrêt des traitements en réanimation, une décision du 19 février 1997 de la chambre criminelle de la Cour de cassation concerne, dans son arrêt n° 937, un arrêt de traitement en réanimation, concluant à la condamnation dun médecin anesthésiste-réanimateur pour homicide involontaire [15]. Le motif de la condamnation nétait pas le fait de larrêt de traitement lui-même, mais de diverses fautes professionnelles de négligence et dimprudence. Cette décision de justice relative à un cas très particulier ne peut donc pas être interprétée comme une condamnation de principe de la limitation et de larrêt des traitements en réanimation. Il faut, cependant, sentourer de garanties fondamentales pour décider dune limitation ou dun arrêt des traitements en réanimation. La survenue de la mort doit être prévue de façon certaine, à très brève échéance et par plusieurs médecins ; les diligences normales doivent avoir été accomplies (absence de faute, dimprudence ou de négligence) et les soins jugés appropriés à létat du sujet doivent être encore appliqués (on parle de soins proportionnés). Léventualité de poursuites judiciaires vis-à-vis de réanimateurs ayant appliqué une décision de limitation ou darrêt des traitements, même avec laccord des proches, ne peut pas être exclue. Toutefois, la qualification pénale avancée ne pourrait pas être celle d« homicide volontaire » (cette infraction implique lintention de donner la mort) ; elle ne pourrait pas non plus être celle d« abstention de porter secours à personne en péril » puisque, si la mort est inévitable, la personne nest plus en péril et doit seulement (mais nécessairement) bénéficier dun traitement de confort dont lapplication écarte linfraction. Enfin, la qualification ne pourrait être celle d« homicide involontaire » que sil y avait eu une faute dimprudence.
Au total, si lon sest entouré des garanties suffisantes (certitude de la mort quoi quon fasse, dans un délai très bref, constat dirréversibilité effectué par plusieurs médecins, respect des diligences normales) et si aucune faute particulière nest commise, une décision de limitation ou darrêt des traitements ne paraît pas répréhensible au regard du droit pénal. À côté de ces situations cliniques à lévidence irréversibles et terminales dans un délai très bref, il convient en revanche dêtre dune extrême réserve pour ce qui concerne les décisions qui pourraient être discutées devant des situations de survie de qualité jugée inacceptable. Ces décisions, qui requièrent la plus grande rigueur, ne peuvent, à tout le moins, être prises sans le consentement antérieur du patient et ladhésion des proches.
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Mise en uvre de la réflexion
Le moment
La question de la limitation ou de larrêt des traitements se pose lorsque lon constate avec un recul suffisant léchec de la thérapeutique, après avoir vérifié quelle était bienconduite (par exemple, un état de choc réfractaire malgré laugmentation rapide des doses de catécholamines), ou bien lorsque lon découvre une affection au-delà des ressources thérapeutiques actuelles (par exemple, une volumineuse tumeur cancéreuse endobronchique chez un insuffisant respiratoire ventilé artificiellement, un myélome ou une hémopathie sans possibilité de chimiothérapie de rattrapage). Doit être alors discutée labsence despoir raisonnable de survie et de retour à un état de santé de qualité acceptable par le patient, sous leffet dun traitement adapté. Il va sans dire que cette discussion ne peut avoir lieu que lorsque tous les résultats dexamens complémentaires ont été collectés.
La réflexion peut commencer très tôt, avant même le constat déchec thérapeutique, mais elle ne doit pas modifier la prise en charge avant un délai suffisant, extrêmement variable selon les situations, parfois quelques minutes (obtention immédiate de renseignements de portée décisionnelle), ou quelques jours, voire quelques semaines. Cest lévolution en cours dhospitalisation qui la suscite. Il faudra donc se méfier dun délai fixe, standard, en deçà ou au-delà duquel on pourrait prendre une décision dans tous les cas. Il faudra également se défier dune décision prise dans la précipitation, par exemple seul, en garde.
Vu lincertitude médicale qui entoure la prise de décision, il convient de ne pas limiter la réflexion au moment de la prise de décision et au début de sa mise en uvre, mais de la poursuivre dans le temps pour tenir compte de lévolution de létat du patient. Tout fait nouveau inattendu et important peut conduire à remettre en question la décision et parfois exceptionnellement, mais cette éventualité ne peut être ni ignorée ni négligée à y renoncer et à entreprendre ou reprendre de nouveaux examens et un traitement actif.
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Les éléments
Les éléments médicaux
Les éléments médicaux, cliniques et paracliniques, nécessaires au diagnostic sont le point de départ de la réflexion. Ils seront aussi précis quil est nécessaire mais pas plus précis quil nest requis pour avoir une idée claire des voies thérapeutiques envisageables pour le patient et de leur chance de succès. Rester en deçà de cette précision diagnostique fait courir le risque de prendre des décisions non fondées. Aller au-delà de la précision diagnostique requise dans lintérêt du seul patient ne pourrait se concevoir que très exceptionnellement dans le cadre, tel que défini par la loi, dune recherche à laquelle le patient aurait donné son consentement exprès.
Le pronostic vital peut-il être établi de façon précise ? Actuellement, les meilleurs indicateurs de pronostic vital sont les scores de gravité, statiques ou dynamiques. Il importe donc de les établir précisément. Cependant, pour un patient donné, ces scores nont pas une valeur informative suffisante pour prendre une décision de limitation ou darrêt des traitements, puisquils ne fournissent quune information statistique. Ils ne se substituent pas à lobservation clinique et à lexpérience du médecin, capitales en ce domaine [16].
Comme le pronostic vital, le pronostic fonctionnel comporte des incertitudes. Il y a peu de travaux qui permettent détablir une corrélation entre les signes notés à la phase aiguë daffections graves conduisant les patients en réanimation et la gravité des séquelles invalidantes qui risquent de se manifester si le patient survit.
Lappréciation de la qualité de vie future intervient également dans la réflexion. Elle présente deux difficultés majeures : les échelles de qualité de vie connues actuellement ne sont pas prévisionnelles et la qualité de vie dans toutes ses dimensions ne peut être jugée que par le patient lui-même, à partir de ses possibilités fonctionnelles prévisibles lorsquil est possible de les lui décrire.
La capacité pronostique des réanimateurs est particulièrement mise à lépreuve par les cas de coma anoxique récent, pour lesquels existent deux risques opposés : créer un état végétatif persistant, puis permanent, par suite dune réanimation prolongée, ou bien faire perdre au patient une chance de récupération par un arrêt prématuré des traitements. Aucun argument clinique ou paraclinique ne permet à ce jour détablir un pronostic fiable. La plus extrême prudence simpose pour une limitation ou un arrêt des traitements dans ces situations.
Les éléments non médicaux singuliers
Les éléments non médicaux singuliers regroupent tous les renseignements que lon a pu obtenir du patient, de ses proches, des tiers (médecin traitant, services sociaux par exemple), ou des soignants, concernant la situation antérieure du patient. Ces données sur le mode de vie du patient, sa personnalité, ses préférences, ses valeurs permettront dappréhender la qualité de vie future qui serait acceptable ou non pour lui.
Ces éléments non médicaux comprennent également la volonté actuelle du patient conscient, que lon doit sefforcer de recueillir, sur ses choix de fin de vie y compris le traitement de la douleur et ses conséquences.
Les éléments non médicaux généraux
Ces éléments dordre juridique, moral, institutionnel, sociologique, psychologique sont les données de toute réflexion devant conduire à
une décision relative à autrui dans un État de droit ; quelques-uns ont été proposés ci-avant (voir « Éléments éthiques »).
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Les acteurs
Le patient
Deux types de capacités sont requises pour une participation du patient à la décision : les capacités cognitives (compréhension des données et construction dun jugement) et les capacités volitives (formulation dune décision, volonté de la prendre et capacité de la suivre).
Si le patient est conscient, soit il est en mesure dexercer ces capacités et est un acteur à part entière du processus de décision, soit il nest pas en mesure dexercer une ou plusieurs de ces capacités. Dans ce dernier cas, il faut avoir recours aux indicateurs décisionnels cités ci-dessous, relatifs au patient inconscient.
Si le patient peut exercer lune de ces capacités, il est par celle-ci acteur de la décision. Les faits montrent que ce cas est rare. Latteinte pathologique et la situation propre à la réanimation altèrent à des degrés variables les capacités cognitives et volitives des patients.
Si le patient est inconscient, il ne peut exercer directement aucune de ces capacités. Cependant, il peut avoir exprimé sa volonté avant de devenir inconscient. Il faut alors la rechercher dans des documents quil aurait laissés ou auprès de tiers. Ces tiers peuvent être la famille, les proches, une personne désignée par le patient pour témoigner de ses représentations et de ses valeurs. Ces informations nexprimeront pas la volonté actuelle du patient, mais doivent servir dindicateurs pour la décision, avec les réserves mentionnées plus haut : variation possible des souhaits du malade dans le temps, fragilité des témoignages (voir « Quels sont le sens et la valeur du principe dautonomie ? »).
Les médecins
Les médecins réanimateurs
Cest à eux quil incombe de mettre en uvre les procédures de décision délibération collective et éventuellement, si nécessaire, discussion argumentative et de sassurer que les règles de léthique procédurale sont respectées. Ils ont, de plus, la charge de recueillir et de fournir tous les éléments diagnostiques, pronostiques et thérapeutiques nécessaires à la prise de décision. Cette recherche peut nécessiter des contacts avec les médecins traitants du patient. Ils assument la responsabilité de la décision prise.
Enfin, ils la mettent eux-mêmes en uvre, avec la collaboration de léquipe paramédicale.
Les médecins traitants
On entend par ce terme les médecins, généralistes ou spécialistes, impliqués dans les soins du patient de façon durable. Ils peuvent apporter des renseignements sur les antécédents du patient, sa maladie récente ; ils fournissent ainsi une aide pour apprécier le pronostic. Par ailleurs, ils peuvent apporter des renseignements sur le mode de vie du patient, ses souhaits, sa personnalité. Enfin, ils peuvent jouer un rôle important dintermédiaire pour faciliter la compréhension de la situation et de la décision par les proches.
Léquipe soignante
Lensemble du personnel médical et paramédical doit participer à la réflexion et à la prise de décision. Le personnel paramédical, très longuement présent auprès du patient, est le plus en mesure de connaître ses réactions, ses besoins, de déceler sil souffre, de comprendre ses souhaits. Le personnel paramédical est en outre un interlocuteur reconnu du patient et de ses proches ; il est ainsi un intermédiaire privilégié entre ceux-ci et les médecins avant comme après la prise de décision.
La famille, les proches et les représentants légaux
Lensemble de ces personnes sera désigné par lexpression « les proches ». La notion de proches est assez floue. Elle regroupe la famille, à des degrés plus ou moins éloignés, et les amis qui sintéressent au patient. Il est parfois simple de communiquer avec eux lorsquils sentendent et que leurs avis convergent. Mais linverse peut se produire et il faut alors être très vigilant sur linformation donnée et sur lanalyse des renseignements quapportent ces proches, pour ne pas se laisser influencer par des informations erronées.
Si le patient est conscient et compétent, le dialogue avec les proches permet simplement de recueillir, dans le respect du secret médical, déventuelles informations complémentaires relatives au patient.
Si le patient est inconscient, on attend du dialogue avec les proches des témoignages sur le patient. On recherche ce que le patient a pu dire sur la fin de sa vie ou sur une future qualité de vie au sortir de la réanimation. À défaut de ces informations, on doit chercher à connaître la personnalité du patient, son mode de vie et ses choix de vie, afin dévaluer la diminution de qualité de vie que représenteront des séquelles éventuelles.
Il importe également de senquérir de lavis des proches eux-mêmes sur la situation actuelle du patient, de leurs souhaits, de leurs interrogations et de leurs inquiétudes, car la réflexion devra en tenir compte.
Les proches sont informés du pronostic par le médecin responsable. Larticle 35 du Code de déontologie médicale indique qu« un pronostic fatal ne doit être révélé quavec circonspection, mais les proches doivent en être prévenus, sauf exception ou si le malade a préalablement interdit cette révélation ou désigné le tiers auquel elle doit être faite ». Cependant, les proches ne participent pas à la prise de décision. Dune part, en raison du principe dautonomie, ils ne peuvent se substituer au patient et, dautre part, en raison du principe de non malfaisance, on ne peut leur imposer une charge psychologique et morale trop lourde. Sil ne faut donc pas leur demander directement de prendre la décision, il importe dappréhender ce qui leur paraît bon et juste, ce quils sont en mesure de comprendre et dassumer, ainsi que le cheminement quils auront à faire pour accepter la décision et ses conséquences.
Enfin, les proches sont informés de la décision par le médecin responsable. La jurisprudence les désignant comme les « protecteurs naturels » du patient inconscient, leur consentement à la décision proposée doit être, à ce titre, sollicité.
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Chronologie de la décision et de sa mise en uvre
Mobilisation des données
Mobilisation des données médicales
Vérification de léchec thérapeutique et de la situation dincurabilité à partir des données cliniques et paracliniques, ainsi que de labsence de faits nouveaux.
Mobilisation des données non médicales
Elles sont recueillies auprès de toutes les personnes susceptibles de les fournir, à commencer par le patient lui-même.
Information du patient et de ses proches sur lévolution de la situation
Le patient, sil est suffisamment conscient, sera informé de léchec des thérapeutiques entreprises. Il aura alors la possibilité de poser des questions et dexprimer sa volonté, ce qui jouera un rôle fondamental dans la décision ultérieure.
Quant aux proches, ils seront, de même, informés de léchec thérapeutique afin dêtre aidés dans leur démarche de deuil et dans leur
compréhension de léventuelle décision ultérieure.
Délibération et éventuellement discussion argumentative et décision
Il paraît recommandable que cette délibération se fasse en regroupant tous ceux qui ont en charge le patient (en équipe médicale et paramédicale), lors dune réunion programmée spécifiquement. Elle a pour objectif principal de discuter de la limitation ou de larrêt des traitements et pour objectif secondaire de réévaluer les mesures de confort, si la décision de limitation ou darrêt des traitements conduisait à les modifier. La décision à prendre porte sur les points suivants :
- limitation des traitements ou non, arrêt des traitements ou non ;
- nature du ou des traitements à limiter ou à arrêter ;
- éventuellement, modalité de larrêt, progressif ou brutal ;
- mesures de confort à prendre.
La délibération ne sachève que par un consensus de léquipe sur la conduite à tenir. Soit le consensus apparaît rapidement car la qualification dacharnement thérapeutique simpose delle-même aux participants, soit aucun consensus ne se dégage de la délibération. Léquipe entreprend alors une discussion argumentative jusquà lémergence du consensus. Cette discussion doit satisfaire aux normes de léthique de la discussion.
Des groupes de parole peuvent représenter une aide pour léquipe médicale et paramédicale, quand la tension émotionnelle ne permet pas de mener au mieux la discussion argumentative. En dernier recours, un avis pourrait être demandé à un comité déthique clinique si les difficultés persistaient.
Information du patient et des proches de la décision de limitation ou darrêt des traitements
Une fois que léquipe a pris sa décision, le moment est venu de retourner auprès du patient, sil est conscient, pour linformer du résultat de la délibération et lui faire confirmer son refus de la poursuite du traitement, si telle avait été sa demande. Si le patient est inconscient, la décision est communiquée aux proches.
Toute opposition du patient doit entraîner une suspension de la décision. Il en va de même pour toute opposition ou incompréhension des proches, car il convient de leur laisser le temps de se faire une juste idée de la situation. Ce temps sera mis à profit pour les accompagner vers lacceptation de la décision, en évitant toute insistance qui pourrait être ressentie par eux comme un harcèlement.
En cas de désaccord des proches, accompagnement et seconde délibération
Pour accompagner les proches vers lacceptation de la décision, lintervention de tiers non directement impliqués peut être dun grand secours. Par exemple, aide dun psychologue ou aide dune personnalité religieuse choisie par les proches ou ayant lexpérience de ce type de situation. Une seconde délibération a pour objectif de résoudre le conflit en intégrant la position des proches, qui a pu ou non se modifier, et les informations nouvelles reçues des tiers non impliqués.
En cas de conflit persistant, le médecin responsable du patient prend in fine la décision.
Communication de la décision
La décision doit être communiquée oralement à toutes les personnes concernées, membres de léquipe médicale et paramédicale nayant pas participé à la décision (équipe de nuit, par exemple), patient, sil est conscient, et proches. Elle doit figurer également sur un document écrit à disposition de toute léquipe soignante, en particulier des équipes de garde. Ce document fait partie du dossier médical. Il comportera les éléments suivants : nom du médecin responsable, résumé médical, éléments non médicaux, date et compte rendu de la réunion de délibération et de léventuelle discussion argumentative, décision, date de lentretien avec le patient et/ou les proches, nom de leurs interlocuteurs.
Mise en uvre de la décision
Le médecin responsable du patient assume la mise en uvre de la décision ; il ne peut la déléguer. Il ne peut déléguer sa responsabilité de prescripteur quand il y a limitation des traitements. Pour les arrêts de traitement qui comportent des gestes de suppression des thérapeutiques, il paraît souhaitable que le médecin responsable du patient les accomplisse lui-même ; sinon, il doit être présent au lit du patient lorsque les infirmièr(e)s les accomplissent sur sa prescription.
Suspension éventuelle de la décision
Il est évident que la mise en uvre de la décision ne doit pas faire cesser la surveillance clinique. Tout argument clinique nouveau suspend la décision et implique de reprendre des thérapeutiques autres que de confort et de prescrire des examens complémentaires. Cette suspension de la décision doit être transmise oralement à léquipe de soin et aux proches et faire lobjet dune mention écrite dans le dossier, comportant les justifications de la suspension de la décision.
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Conclusion
Si les décisions de limitation ou darrêt des traitements de réanimation sont toujours difficiles et complexes, elles nen sont pas moins légitimes dès lors que leur seul objectif est déviter lobstination déraisonnable. Elles doivent résulter dune réflexion méthodique, prudente, honnête, respectant la position de chacun des participants, surtout celle du patient lorsque sa volonté peut être connue, et dune procédure rigoureuse qui garantit leur légitimité : vérification de la réalité de léchec thérapeutique ; information du patient ou des proches sur la situation ; délibération collective et, si nécessaire, discussion argumentative ; information du patient ou des proches sur la décision ; éventuellement accompagnement des proches vers lacceptation de la décision ; documentation écrite de la décision et de ses justifications ; enfin, mise en uvre par le médecin responsable ou en sa présence. La délibération et léventuelle discussion argumentative doivent satisfaire aux normes de léthique de la discussion. Le respect ordonné de ces impératifs fonde la validité morale de la décision.
Cependant, admettre une éthique procédurale cest-à-dire convenir que léquité dune procédure garantit la valeur morale du résultat cest nécessairement admettre aussi quun doute sur la procédure ou une incertitude sur les données (pronostic, volonté réelle du patient, qualité de vie ultérieure, etc.) ou, enfin, limpossibilité dun consensus, doivent conduire à suspendre, provisoirement, la décision. En effet, la plus grande prudence simpose ici, dautant plus que la confrontation à la mort active considérablement en chaque être humain les mobiles et les motifs daction et de réaction, quils soient conscients ou inconscients, quils soient individuels ou collectifs, quils soient psychologiques, sociaux ou culturels. Le temps, ou plus exactement la temporalité partagée par toutes les personnes concernées, peut donc être un élément essentiel de la prise de décision ; cette dernière ne doit pas traduire limpatience des soignants ou des proches. Inversement, il serait immoral dentreprendre ou de poursuivre un traitement dès lors quil serait très clairement avéré quil relève de lobstination déraisonnable.
Remerciements
P. Couvrat (professeur de droit pénal, faculté de Poitiers), G. Mémeteau (professeur de droit, faculté de Poitiers), A. Langlois (enseignante en éthique médicale, université Paris XII, CHU Henri-Mondor), V. Rachet-Darfeuille (département sciences et droit, université Paris I, juriste du Comité déthique de la SRLF) et N. Brothier pour la préparation du manuscrit.
Références
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10 Articles « Acte et omission », « Action », « Conséquentialisme ». In : Canto-Sperber M, dir. Dictionnaire déthique et de philosophie morale. Paris : PUF ; 1996.
11 Articles « Double effet », « Déontologisme », « Euthanasie ». In : Canto-Sperber M, dir. Dictionnaire déthique et de philosophie morale. Paris : PUF ; 1996.
12 Powers M. Contemporary defenses of the doctrine of double effect. Rev Inter Philosophie 1995 ; 49 : 341-56.
13 Kant E. Fondements de la métaphysique des murs [1785]. Sections 2 et 3. Trad. Delbos V. Paris : Delagrave ; 1969.
14 Comité consultatif national déthique. Consentement éclairé et information des personnes qui se prêtent à des actes de soin ou de recherche. Rapport n° 58 du 12 juin 1998. Cahiers du CCNE 1998 ; octobre : 3-22.
15 Arrêt n° 937, Cass. Crim. 19 février 1997. JCP 1997, 22889, obs. JY Chevallier ; Dalloz 1998 : 354-6.
16 Second European Consensus Conference in intensive care medicine. Predicting outcome in ICU patients. Intensive Care Med 1994 ; 20 : 390-7.
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Bibliographie
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