Bien être des étudiants en santé : des conditions d’apprentissage à recréer

Pr Nicolas Lerolle, doyen

Pr Cédric Annweiler, directeur du département médecine

 La question du bien-être des étudiants en santé (ou celle de leur souffrance selon le point de vue) s’est imposée en quelques années comme un sujet d’intérêt majeur pour les facultés, les associations étudiantes, et les ministères de tutelles. Au-delà de l’actualité dramatique de suicides parmi les étudiants et les professionnels de santé dont l’interprétation reste complexe et propre à chaque situation individuelle et collective, le premier défi est de bien prendre la mesure de l’ampleur et de la profondeur du problème justifiant parfois le qualificatif de « maltraitance ». Les deux ministères de tutelle ont ainsi sollicité un rapport sur la qualité de vie des étudiants en santé auprès du Dr. Donata Marra, psychiatre dans le groupement hospitalier de la Pitié–Salpêtrière. Ce rapport rendu en avril 2018 est un document « jalon » qui se conclut par 15 propositions concrètes, reprises dans un communiqué de presse conjoint des ministres (1). Cette réflexion ne se limite pas à la France ; le JAMA a publié récemment un hors-série dédié à la pédagogie médicale, en particulier un article original dédié à la description épidémiologique des troubles anxieux et dépressifs chez les étudiants en médecine du monde entier (2).

Bien que sujets à la critique méthodologique, les chiffres n’en sont pas moins alarmants.
Ainsi, 16% des étudiants en médecine dans le monde prennent des médicaments antidépresseurs, et 11% en moyenne ont déjà eu des idées suicidaires (2). En France, une enquête menée en 2017 par des représentants étudiants auprès d’étudiants en médecine et de jeunes médecins a montré qu’un tiers des répondants présentaient des signes d’anxiété, et 25% disaient avoir déjà eu des idées suicidaires (1). L’internat semble être la période la plus à risque ; la prévalence de la dépression s’établissant en moyenne autour de 30% (contre à peine 10% dans la population française de même âge) (1).

Il est intéressant de constater que les revendications historiquement soutenues par les syndicats d’internes ont essentiellement porté sur les aspects quantifiables du travail, plus faciles à opposer aux institutions : temps de travail et rémunération. Ces éléments participent naturellement à la construction de l’équilibre « travail / vie personnelle » devenu central dans les préoccupations des jeunes promotions. Leur appréciation doit toutefois rester relative et être envisagée avec précaution. Ainsi, un article du New England Journal of Medicine de 2004 rapportant un effet positif de la réduction du temps de travail des internes américains sur la qualité de leur niveau attentionnel et de leur sommeil a été cité par les homologues français pour argumenter la limitation du temps de stage. Toutefois, la réduction du temps de travail portait dans cet article sur un passage de 85h à 65h par semaine, loin des 48h proposées en France (3). Ces éléments ne sont certainement pas les seuls déterminants du mal-être au travail. La perte du sens de l’équipe, l’affaiblissement du compagnonnage, un système de soins soumis à la pression de la rentabilité, le glissement des tâches logistiques constituent autant d’autres explications toutes aussi pertinentes. Dans une enquête réalisée par les étudiants de la faculté de Santé d’Angers, la forme de « harcèlement » dont se plaignent le plus fréquemment les étudiants en santé est le mépris affiché par l’encadrant de stage face à un étudiant mis en difficulté par une situation clinique… alors-même que faire progresser l’étudiant face à une situation non maîtrisée devrait être au cœur du métier d’encadrant (données non publiées).

Ces phénomènes ont créé une véritable rupture entre le ressenti des étudiants, des professionnels et certains éléments factuels pourtant très positifs dont ne bénéficient pas toutes les professions : un sens du métier incontestable, une activité polyvalente, des contacts humains riches, l’absence de chômage, et une image de la profession encore très positive auprès de la population générale. Une rupture tout aussi inquiétante est souvent constatée entre les étudiants et leurs encadrants, liée à un sentiment d’incompréhension et d’injustice des médecins séniors face à l’expression de la souffrance des plus jeunes, souffrance à laquelle ils ont eux-aussi été, et sont souvent encore, exposés sans qu’elle ait été exprimée, reconnue et encore moins prise en compte.

Sans tomber dans les excès de la « psychologisation » à outrance, l’enjeu est aujourd’hui de ne pas sous-estimer ces différentes ruptures. Rappeler toujours le sens de notre métier, montrer l’exemple, (re)créer les conditions d’un compagnonnage personnalisé et positif, mettre au premier plan la vie d’équipe, sont autant de comportements vertueux qui devraient s’inscrire dans notre pratique quotidienne de cliniciens et d’encadrants. Sans réaction de notre part, ces ruptures risquent de compromettre la finalité-même de notre action, le soin apporté aux patients.

1. Marra D. Rapport sur la qualité de vie des étudiants en santé [Internet]. Available from: http://solidarites-sante.gouv.fr/ministere/documentation-et-publicationsofficielles/rapports/sante/article/rapport-du-dr-donata-marra-sur-la-qualite-de-vie-desetudiants-en-sante

2. Rotenstein LS, Ramos MA, Torre M, Segal JB, Peluso MJ, Guille C, et al. Prevalence of Depression, Depressive Symptoms, and Suicidal Ideation Among Medical Students: A Systematic Review and Meta-Analysis. JAMA. 2016 Dec 6;316(21):2214.

3. Lockley SW, Cronin JW, Evans EE, Cade BE, Lee CJ, Landrigan CP, et al. Effect of Reducing Interns’ Weekly Work Hours on Sleep and Attentional Failures.
New England Journal of Medicine. 2004 Oct 28;351(18):1829–37.

Dernière mise à jour : 09/05/2018

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *