Georges Offenstadt (1944-2019), un humaniste sans préjugé au service de la réanimation

Georges Offenstadt nous a brutalement quittés le 9 avril dernier alors qu’il voyageait, seul comme à son habitude, et parcourait la Russie, pays d’origine de sa mère.

Il est difficile d’évoquer simplement Georges, tant il était actif (trop dirait certains) mais aussi entier et convivial tout en étant empreint d’humilité et de discrétion. Malgré ma tristesse, il m’est difficile de ne pas sourire quand je pense à lui car son leitmotiv était : « Allez les potes !! Du tonus !! ».

Georges avait une personnalité qu’on pouvait ne pas apprécier mais qui ne laissait jamais indifférent. Sous des premiers contacts parfois déroutants, perçait toujours la volonté de rendre service et surtout de bien faire. Il aidait les autres sans arrière-pensée, sans attendre quoi que ce soit en retour. Il a suivi avec discrétion les évolutions et carrières de plus jeunes collègues qu’il avait conseillés. Ceux qui l’ont connu et apprécié évoquent sa tendresse un peu rude ou sa bienveillance rugueuse. Jeune interne dans le service de Réanimation de Saint-Antoine, j’ai d’abord été dérouté par son caractère entier et sa capacité à ne jamais être satisfait. Mais en l’observant, j’ai fini par comprendre qu’il était exigeant avec ses collaborateurs mais pas plus qu’il ne l’était avec lui-même et que la seule chose importante à ses yeux en tant que médecin était la qualité des soins apportés aux malades. J’ai le souvenir très vif de Georges alors qu’il était professeur corrigeant les pancartes car elles étaient mal annotées, accélérant la réalisation de prescriptions qu’il jugeait essentielles ou brancardant un malade vers le bloc opératoire car il fallait rapidement l’opérer. Il a été pour beaucoup un mentor mais aussi et surtout un exemple tant son investissement était total. Il fallait aller à l’essentiel mais sans pour autant rien négliger. Avec Georges, soigner signifiait prendre les malades à bras le corps. Au cours de la visite quotidienne, sa visite, rien n’était laissé au hasard ni à l’improvisation. Il nous a inculqués le souci d’anticiper les complications car comme il aimait à le répéter « il fallait toujours avoir un coup d’avance ». Puis quand les problèmes avaient été réglés, on pouvait être convoqué (on était convoqué au début puis convié, ensuite quand il apprenait à nous connaître) dans son bureau (sa caverne) pour discuter de façon dépassionnée.

Le bureau

Je ne recevrai plus ses appels téléphoniques impromptus dans lesquels j’avais toujours droit à un tonitruant : « Maury qu’est-ce que tu fais ? Passe me voir dans mon bureau, j’ai quelque chose pour toi ». Car il avait toujours une petite attention pour les membres de son équipe. Et ces moments passés ensemble étaient toujours l’occasion de partager une discussion, un gâteau car nous étions tous les deux gourmands ou un coca (light ou zéro bien sûr). Il aura été un médecin dévoué, un défenseur de la discipline convaincu et un voyageur infatigable. Georges était attaché aux personnes et a toujours été persuadé que la qualité du service ne reposait que sur la qualité des hommes et des femmes qui y travaillaient et non sur le standing des locaux ou sur l’abondance et la modernité de l’équipement. La disparition prématurée de ses collaborateurs de toujours Thierry Vassal puis Philippe Héricord l’avait beaucoup attristé.

Le médecin réanimateur

Son intérêt le porte initialement vers la cardiologie, puis rapidement vers la réanimation médicale dans laquelle s’exprimeront toujours sa soif de comprendre et son besoin d’efficacité. Il est nommé en 1973 chef de clinique dans le tout nouveau service de réanimation médicale de l’hôpital Saint Antoine, hôpital auquel il restera très attaché, y devenant assistant, professeur puis chef de service. Son passage à l’hôpital Claude Bernard avait suscité et développé chez lui un intérêt authentique pour les maladies infectieuses et les antibiotiques qu’il gardera tout au long de sa carrière. Il s’est aussi intéressé (je devrais plutôt dire passionné ou investi, car il accomplissait toujours ce qu’il entreprenait en profondeur) à l’hygiène, aux troubles hydro-électrolytiques avec une volonté de comprendre et d’être efficace qui ne pouvait que forcer le respect.

Georges a formé des réanimateurs qui ont fait leurs les principes que Georges défendait. S’intéresser au malade avant tout, savoir être et rester avant tout un bon ouvrier. Il a créé une équipe et nous a inculqué ses valeurs de dévouement, de convivialité et d’humanité. Il disait nous en parlant de l’équipe du service et nos travaux en parlant des articles émanant de l’un d’entre nous.

Viscéralement attaché à l’hôpital public, Georges prenait et exigeait que nous ses collaborateurs, prenions en charge tous les patients avec la même exigence qu’ils soient atteints d’une pathologie complexe ou au contraire très simple, qu’ils soient très malades ou sur le point de sortir, riches ou pauvres, propres ou sales. Il répétait toujours : « Pas de préjugé, pas de complexe. Tout ce qui brille n’est pas or. Éloignez-vous de la pensée unique ». Personne n’a oublié ses interventions fracassantes lors des congrès où, il posait les questions qui dérangeaient mais que beaucoup rêvaient en fait de poser.

Le défenseur de la discipline

Georges a été un membre moteur de la Société de Réanimation de Langue Française dont il a été Président après avoir été Secrétaire Général. Il aura assisté à tous les congres annuels. Personne n’a oublié ses interventions lors du congrès de janvier 2019. Membre du Collège des Enseignants de Réanimation Médicale, membre du CNU de la discipline, coordonnateur du DESC au niveau de l’Île de France, président du Syndicat National des Médecins Réanimateurs des Hôpitaux Publics, Georges a été un défenseur infatigable et visionnaire de la discipline. S’attachant toujours à hausser le niveau des débats, en délaissant les querelles de personnes, ne cherchant qu’à promouvoir l’intérêt général et jamais le sien, il savait poser les véritables questions. On lui doit un traité sur les troubles hydro électrolytiques et un autre sur les états infectieux graves mais dans ce domaine sa contribution la plus accomplie est la rédaction et la coordination du Traité de Réanimation (« le Georges » comme le désignent certains) dont il était en train de finaliser la dernière édition. Je me souviens encore du jour où cette idée lui était venue. « Maury tu sais, il n’y a pas d’ouvrage de référence en Français consacré à la Réanimation Médicale. Il faut en faire un ». Et il l’a fait. Ses collaborateurs sur ce projet se souviendront de l’énergie qu’il a pu déployer pour le mener à terme. Enfin, soucieux d’enseigner, de sortir de son service, et de développer la Réanimation là où elle n’existait pas, il s’est battu pour ouvrir un Service de Réanimation à l’hôpital du Pakistan Institute of Medical Sciences à Islamabad. Georges avait déployé une force de persuasion peu commune pour mener à bien ce projet rencontrant des administrateurs, des ambassadeurs et même des ministres. Enfin beaucoup se souviennent de séjours extraordinaires au congrès de la Society of Critical Care Medicine, où dans des structures prestigieuses comme le NIH ou le CDC où il avait emmené les plus jeunes. On y travaillait avec exigence mais ensuite la découverte était avec lui un moment extraordinaire.

On ne peut enfin évoquer Georges sans parler du voyageur.

Certains partent en vacances pour se reposer. Je crois que ce concept (se reposer) lui était complètement étranger. Il partait au lever du soleil, déjeunait en marchant ou en conduisant et rentrait à la maison à la nuit tombée. J’ai le souvenir très vif d’un congrès qui se tenait à Santa-Fé où il m’avait emmené pour que j’y présente le résultat de mes travaux. Je le revois, trépignant dans la salle de conférence en bermuda attendant que la discussion de ma communication soit terminée pour m’emmener en disant « On n’est quand même pas venu ici pour faire de la médecine ». Et effectivement pendant les deux jours qui ont suivi nous avons parcouru pendant 1800 km le Nouveau Mexique d’Est en Ouest du Nord au Sud suivant les traces des indiens navajos et pueblos.

Georges disait avoir besoin d’exotisme. Voir et sentir les fleurs, voir et toucher des animaux, voir la façon dont les gens simples vivent. Zanskar, Papouasie, Pamir, Alaska. Georges a visité ou plutôt exploré les régions les plus inattendues du monde. C’est en voyageant que la mort l’a brutalement rattrapé.

Nous avons perdu un homme de parole et de conviction, curieux de tout, un défenseur acharné de la discipline, un supporter inconditionnel de la SRLF. J’ai perdu mon père spirituel.

Nos pensées vont à son épouse Claudine, à ses deux fils Nicolas et Mathieu, et à toute sa famille.

Au revoir Georges.

Éric Maury, le 08/05/2019.

Dernière mise à jour : 11/05/2019

6 commentaires sur “Georges Offenstadt (1944-2019), un humaniste sans préjugé au service de la réanimation

  1. Racine le

    C’est avec tristesse que j’apprends cette nouvelle à 8000kms de la France. La dernière fois que nous nous étions vus, c’était un des jeudis de mars des conf de la réa de St Antoine lors de mes brèves escales en France. A la fin du topo, il m’avait emmené dans son bureau tapissé de photos de tous ses périples. Et il me demandait comment visiter l Angola, pays qu’il, malheureusement, ne pourra jamais visiter.
    J’adresse mes sincères condoléances à ceux qui lui sont proches et amis.
    Dr Stéphane Racine

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  2. Julie MERCKLING le

    Merci de ce partage Mr Maury, n’ayant pas eu le plaisir de le connaitre comme vous j’ai appris un petit peu qui se cachait derriere la blouse et cette allure toujours pressée

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  3. Toufik KAMEL le

    Bonjour à tous,
    « Off » avait toujours une longueur d’avance sur nous, il est le premier à être soucieux et inquiet du devenir des malades de son service.
    C’est un type compliqué à cerner en peu de temps , J’ai le souvenir de mon fin de stage où je lui ai dit que je n’étais pas intéressé d’un deuxième semestre d’FFI à Saint Antoine (ancienne réa), il était furieux et ne croyait pas ses oreille , il m’a convoqué dans son bureau avec un ton fort et sec.
    Arrivée sur place avec la peur au ventre, j’avais droit à un de ses THÉ venu de je ne sais quel patelin perdu de la planète, il s’est assis à côté et s’est mis à me donner des conseils sur mon parcours professionnel en France, l’entretien était tellement amical que je ne comprenais pas ce qui lui arrivait, il finis par m’offrir le livre bleu de Réanimation qu’il m’aida à cacher sous ma blouse en me disant «chute… ne le dis à personne…prend le et vas-y vite … ».

    George, tu nous manqueras tout comme Thierry Vassal.

    Toufik KAMEL,
    Ancien FFI de saint Antoine (MAI-NOV 2005)

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  4. Chantal SEVENS le

    Que dire de plus Eric après cet hommage vibrant et si juste que tu rends à Georges ?
    J’ai eu la chance de connaitre Georges en même temps que la SRLF, il fut mon premier Président et depuis cette période, tout doucement, des liens d’amitié se sont tissés entre nous. Quelle chance et quel honneur il m’a fait en me considérant comme une amie. J’ai moi aussi plein de petits souvenirs rapportés de ses voyages, petits clins d’oeil discret mais plein de tendresse.
    Georges était pour moi, un ami, un conseiller, un homme extraordinaire qui m’a épaulée jusqu’au bout, dans mon projet « une drôle d’idée ». Son aide, toujours discrète mais d’une efficacité redoutable, auprès de nos familles de réfugiés, son grand coeur, son humanité et son regard sans jugement sur les gens vont terriblement me manquer.
    J’ai bien du mal à réaliser qu’il n’est plus. A vrai dire, il m’avait promis un déjeuner ce mois ci, j’attends son coup de fil qui ne viendra pas…
    Toutes mes pensées affectueuses sont pour toi et toute sa famille
    Chantal Sevens

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