En réanimation, il n’y a pas que les mains qu’il faut désinfecter… Nettoyons également nos portables !

Questions évaluées :

Le taux de colonisation microbiologique des téléphones portables des soignants en réanimation augmente–t-il au cours de la journée de travail ?

Type d’étude :

Étude prospective, observationnelle, monocentrique.

Population étudiée :

Professionnels de santé d’un service de réanimation polyvalente de 12 lits d’un hôpital universitaire à Milan en Italie. L’échantillon était constitué de médecins, d’infirmiers, et d’aides-soignants.

Méthode :

Un questionnaire a initialement été distribué à chaque participant afin d’évaluer ses habitudes d’utilisation du téléphone mobile pendant le temps de travail.

Ensuite, sur une période de 6 jours, entre septembre et octobre 2017, deux écouvillons  ont été réalisés de manière impromptue sur chaque téléphone étudié : à la prise de poste, puis à la fin de la journée de travail. Ces prélèvements étaient réalisés sur chaque face du téléphone, dans le port audio et dans le port de charge de la batterie.

Les résultats microbiologiques des téléphones ont ensuite été comparés à ceux des prélèvements bactériologiques prélevés de manière routinière chez les patients du service. La colonisation des patients était évaluée à l’aide de prélèvements microbiologiques oraux, pharyngés et anaux, réalisés à l’admission, puis de manière hebdomadaire.

Résultats essentiels :

Cent écouvillons ont été réalisés sur 50 téléphones portables durant la période de l’étude. Ces téléphones appartenaient à 28 (56%) infirmiers, 16 (32%) médecins et 6 (12%) aides-soignants. Au total, 90,9% des professionnels de santé du service ont participé à l’étude (93,3% des infirmiers, 94,1% des médecins et 75% des aides-soignants).

Utilisation du téléphone au travail :

  • 43 (86%) des professionnels de santé rapportaient utiliser leur téléphone pendant leur temps de travail. Parmi ceux-ci, 38 (88.4%) avaient l’habitude de le garder dans leur poche, et 5 (11.6%) dans leur sac.
  • Les téléphones étaient utilisés par 36 répondants (83.7%) pour des applications médicales (87,5% des médecins), et pour l’utilisation de la calculatrice (60.7% des infirmiers).
  • Tous les téléphones étaient à écran tactile. 30 (60%) soignants déclaraient ne pas se laver les mains après utilisation.
  • 19 (38%) personnels soignants déclaraient nettoyer de manière occasionnelle leur téléphone avec une solution hydro-alcoolique en fin de service.

Contamination microbiologique:

  • L’intégralité des écouvillons étudiés (100%) présentait au moins une bactérie isolée.
  • 36 (72%) des téléphones étaient colonisés par plus d’une espèce bactérienne au moment de la prise de poste, contre 33 (66%) à la fin du service. Les micro-organismes les plus fréquemment retrouvés étaient le staphylocoque à coagulase négative (SCN), les bacillus spp et le staphylocoque aureus résistant à la méticilline (SARM) (respectivement 98%, 58% et 16% des téléphones portables en début de service). La colonisation microbienne et la charge bactérienne étaient statistiquement similaires au début et à la fin du temps de travail. Néanmoins 8 (18,6%) téléphones avaient acquis un nouveau micro-organisme pendant la période de travail, ainsi 3 téléphones ont été colonisé de novo par SARM, 3 par Bacillus spp., 1 par Acinetobacter spp. et 1 par des levures.

Impact sur les patients :

  • Aucun patient du service, n’était colonisé à un germe similaire à ceux présents sur les téléphones.

Commentaires :

La première partie du travail, décrivant le comportement des personnels soignants vis-à-vis du téléphone mobile est malheureusement attendu ; 6 soignants sur 10 ne se lavent pas les mains après avoir utilisé un téléphone portable ;  6 soignants sur 40 ne nettoient pas leur téléphone mobile.

Dans le présent travail, les auteurs rapportent que 100% des téléphones mobiles des personnels soignants sont colonisés avant leur prise de poste. De plus, environ 1 téléphone sur 5 acquiert un nouveau pathogène dont certains sont particulièrement impliqués dans les infections nosocomiales graves.

Comme attendu, les principaux germes colonisant les téléphones portables des soignants sont des pathogènes colonisant les téguments notamment les SARM et le SCN.

Les données concernant l’absence de contamination croisée entre téléphone et patients sont à prendre avec précaution, du au très faible effectif de ce travail.

Cette étude soulève une nouvelle fois la question de l’hygiène hospitalière autour de l’utilisation des dispositifs technologiques, de plus en plus présents comme outils de travail, et vient s’ajouter aux nombreuses études portant sur la contamination de l’environnement, notamment des stéthoscopes ou des claviers d’ordinateurs (1–5).

Elle pourrait également ouvrir sur la question de l’impact de ces germes sur les soignants eux-mêmes, puisqu’une étude réalisée à Taïwan a démontré que 94.3% des professionnels dont le téléphone est contaminé sont eux-mêmes colonisés par ces mêmes bactéries dans les narines et sur les mains (6).

Points forts :

L’étude porte sur une thématique d’actualité, lié à l’utilisation de plus en plus importante du téléphone mobile par les soignants et à la lutte contre les infections nosocomiales.

Points faibles :

Étude monocentrique conduite dans une unité de taille moyenne (12 lits).

  • Risque de biais, notamment au regard des pratiques d’hygiène des soignants observés (effet Hawthorne)
  • Faible effectif de soignants (dont la population est hétérogène ; par exemple le risque pour le personnel médical est-il réellement le même que pour le personnel paramédical ?).
  • Durée de suivi et effectif des patients trop faible pour pouvoir éliminer avec certitude une absence de contamination croisée entre téléphones mobiles et patients.
  • Questionnaire déclaratif, qui aurait pu être plus détaillé sur les conditions de travail et l’utilisation du téléphone par les soignants.

Implications et conclusions :

Le téléphone portable est devenu un objet omniprésent dans notre société. Il présente des avantages indéniables dans le milieu des soins, favorisant notamment un accès rapide à l’information.

Cette étude confirme que le téléphone mobile des soignants est un véritable réservoir bactérien, comportant des germes potentiellement pathogènes. De plus l’usage qui est fait du téléphone par les soignants semble inadapté ; moins de 4 soignants sur 10 déclarent par exemple nettoyer leur téléphone portable. Dans cette étude, 100% des téléphones portables évalués étaient contaminés. Cependant, cette colonisation existe dès la prise de poste et ne se modifie pas significativement au cours du temps de travail. Enfin les pathogènes colonisant les téléphones portables sont différents des pathogènes colonisant les patients.

Cette étude permet de mettre en avant le risque potentiel de contamination des patients à partir du téléphone mobile, et d’ouvrir les discussions et perspectives sur une éventuelle nécessité de réguler son utilisation au travail.

Dernière mise à jour : 13/02/2020