Impact d’une formation multimodale d’adaptation à l’emploi, incluant de la simulation, sur la charge mentale des infirmières de réanimation

Question évaluée :

Un programme de formation multimodal, incluant de la simulation, est-il efficace pour réduire le stress au travail des infirmières de réanimation ?

Type d’étude :

Essai randomisé multicentrique ouvert en deux groupes parallèles réalisé dans 8 services de réanimation adulte.

Population étudiée :

Les critères d’inclusion étaient les suivants : être infirmier-ère diplômé-e d’Etat, exercer en réanimation (médicale, chirurgicale ou polyvalente) adulte et être en poste depuis au moins 6 mois dans le service actuel.

Les critères de non-inclusion étaient : exercice actuel en dehors de la réanimation, absence pour congé maladie ou maternité, projet de quitter la réanimation et avoir déjà participé au programme de formation par simulation.

Méthode :

Avant chaque session de formation, la moitié des infirmier-ère-s volontaires pour participer à l’étude ont été inclus-es puis randomisé-e-s soit dans le groupe expérimental soit dans le groupe contrôle. La randomisation était stratifiée sur le service d’origine et sur l’expérience des infirmier-ère-s (6-24 mois vs ≥ 24 mois).

L’intervention consistait en un programme de formation de 5 jours (3 jours consécutifs la première semaine et 2 jours la seconde) comprenant différents scénarios visant à développer des compétences dans la gestion de situations potentiellement à risques. Pour cela, des apports théoriques de soins infirmiers ont été réalisés. Ils ont été complétés par des programmes de formation par simulation centrés sur des situations de prise en soin de patients instables.

 L’objectif était de réduire la prévalence du stress au travail en améliorant la capacité des infirmier-ères à faire face à des situations stressantes (arrêt cardio-respiratoire, situation de fin de vie, …), à certains facteurs de stress liés à l’organisation du travail (interruption de tâches, surcharge de travail, …) et à certaines conditions de travail (défaut de communication, manque de reconnaissance, …).

Le critère de jugement principal était la prévalence de tensions professionnelles à 6 mois mesuré par le Job Content Questionnaire (JCQ) (1).

Les données suivantes ont été également collectées :

À 6 mois, un score mesurant le stress au travail combiné au soutien social, toutes les dimensions évaluées par le JCQ, des facteurs psychosociaux sur le lieu de travail (y compris l’épuisement professionnel) évalués à l’aide du Copenhagen Psychosocial Questionnaire (COPSOQ) (2), l’absentéisme ainsi que le turn-over.

Sur la base des résultats d’études antérieures (3, 4) et en postulant une réduction du stress au travail de 15%, mesuré par le JCQ, il était nécessaire d’inclure 188 infirmier-ères par groupe. Il a été finalement prévu d’inclure 200 infirmier-ères par groupe.

Résultats essentiels :

Après analyse intermédiaire, le Comité de suivi de l’étude a pris la décision d’arrêter l’étude pour efficacité. Au final, 198 infirmier-ères ont été randomisé-es, 101 dans le groupe expérimental et 97 dans le groupe témoin. Le critère principal de jugement a été évalué chez 182 (92%) d’entre eux/elles.

La prévalence de la tension au travail au terme des six mois de suivi était plus faible dans le groupe intervention (13%; [IC 95%, 6%-20%]) que dans le groupe témoin (67%; [IC 95%, 58%-76%]) (différence inter-groupes, 54% [IC 95%, 40%-64%], p <0,001.

Ni l’état matrimonial ni le fait de travailler de nuit n’était associé à la tension au travail.

Après 6 mois, la prévalence du score combiné de tension au travail et de faible soutien social a diminué de manière significative dans le groupe intervention. Au même terme, le taux d’absentéisme était de 1% dans le groupe d’intervention, contre 8% dans le groupe témoin (différence entre les groupes, 7% [IC95%, 1% -15%], p = 0,03).

Enfin, 4 infirmières (4%) du groupe intervention ont quitté la réanimation au cours des six mois de suivi, contre 12 infirmières (12%) du groupe témoin (différence inter-groupes, 8% [IC 95%, 0 %-17%], p = 0,04).

Commentaires :

Favoriser la compréhension des facteurs qui induisent du stress professionnel chez les infirmier-ères de réanimation est une vraie question (5). L’absentéisme et le turn-over sont des facteurs qui influencent à long terme la qualité des soins. La proposition d’une formation d’adaptation à l’emploi multimodale et spécifiquement centrée sur ces questions est parfaitement adaptée au contexte français où la spécificité d’infirmier de réanimation n’est pas officiellement reconnue et où les programmes d’adaptation à l’emploi sont plus ou moins formalisés.

Les échelles utilisées pour l’analyse des critères de jugement sont celles rapportées dans la littérature sur le sujet (6, 7) et apportent un complément notoire pour favoriser la qualité de vie au travail et la fidélisation du personnel infirmier en réanimation.

Une forte proportion des infirmier-ères inclus-es dans l’étude a une expérience professionnelle assez courte (< 2ans) en réanimation, respectivement 40% dans le bras expérimental et 43% dans le groupe contrôle. Il est possible que cette population professionnellement assez jeune soit plus sensible à une formation d’adaptation à l’emploi de qualité. Comme cela est noté dans les limites de l’étude, cela ne présage pas qu’un tel programme soit adapté pour prévenir une fois pour toute le stress induit par l’exercice professionnel. Il est possible que d’autres critères entrent en ligne pour garantir la longévité et la qualité de vie au travail des infirmières de réanimation.

Points forts :

Cette étude aborde la question récurrente de la pression professionnelle ressentie par les infirmier-ères de réanimation et du turn-over important rencontré et rapporté par de nombreuses équipes.

La méthode utilisée est rigoureuse et la présence d’un comité de suivi indépendant est un gage d’objectivité des données recueillies.

Les critères de jugement utilisés sont clairs et leur analyse est parfaitement significative.

Points faibles :

Même si l’étude est multicentrique, les infirmier-ères inclus-es sont tous/toutes issu-es de services de réanimation marseillais. Il n’est pas possible d’exclure que des données purement locales aient pu influencer les résultats.

Implications et conclusions :

Les résultats de cette étude sont extrêmement intéressants. Ils objectivent le fait que certains infirmier-ères de réanimation ressentent de la souffrance dans l’exercice de leur travail et que cette souffrance peut induire des arrêts de travail voire des désirs de quitter la réanimation.

Même s’il est difficile de dire si le contexte de l’étude a été un facteur d’influence, les résultats montrent clairement qu’une formation multimodale incluant de la simulation permet de réduire le stress au travail des infirmier-ères de réanimation.

Dernière mise à jour : 13/06/2019