Où sont les femmes… en littérature ?

Questions évaluées

Alors qu’elles représentent entre 20 et 50% des réanimateurs selon les régions du monde, les femmes médecins réanimatrices sont sous-représentées dans les activités scientifiques et universitaires (parmi les orateurs dans les congrès, dans les comités rédacteurs de guidelines, les comités de rédaction des revues scientifiques, les positions universitaires les plus hautes…) (1).

La publication dans les journaux à comité de lecture est essentielle pour accéder à ces activités.

Les autrices et auteurs de cet article ont donc voulu :

  • Décrire sur 10 ans l’évolution des différences entre femmes et hommes médecins réanimateurs en termes de nombre de publications en position de premier et dernier auteur dans la littérature médicale en réanimation
  • Rechercher une association entre le genre du dernier auteur et le genre des autres auteurs
  • Observer le lien entre le genre des auteurs et le facteur d’impact (IF pour Impact Factor) des revues

Type d’étude

Etude rétrospective comparative

Population étudiée

Femmes médecins réanimatrices en position de première et dernière autrices dans la littérature médicale de réanimation entre novembre 2008 et octobre 2018.

Méthode

La sélection de la littérature

Les auteurs/autrices ont sélectionné les 40 journaux de réanimation les plus fréquemment cités, publiant de la recherche clinique et de la science fondamentale ; puis les 25 études les plus citées sur 20 ans, considérées comme les plus importantes dans la discipline ; enfin étaient extraits de ces études 26 mots clés les plus pertinents dans les titres et résumés.

Finalement, à partir de ces mots clés étaient retrouvés les articles de réanimation (articles originaux, revues systématiques, guidelines et conférences de consensus) dans Pubmed sur 10 ans, entre 2008 et 2018.

Identification des auteurs/autrices et caractéristiques des journaux

Les auteurs/autrices étaient classé(e)s en 1er(e), dernier(e) et autres (« middle authors ») auteurs ; le genre de l’auteur/autrice était déterminé à partir d’une base de données genrée contenant 216 286 noms classés en féminin ou masculin (79 pays, 89 langues). Les 100 auteurs/autrices les plus prolifiques étaient identifié(e)s.

Caractéristiques des publications

Une classification des études a été faite selon l’IF du journal de publication, la région du monde de l’auteur/autrice déclaré(e) correspondant(e) et le caractère « essai clinique » ou non.

Un journal était défini à fort impact s’il était parmi les 5% des journaux scientifiques ayant un IF > 6 en 2017 ; à faible impact s’il n’avait pas d’IF en 2017.

Les auteurs/autrices des publications des 3 journaux les plus prestigieux, avec l’IF le plus fort, à savoir le NEJM, le JAMA et le Lancet, étaient étudié(e)s dans le détail.

Statistiques :

  • Descriptives : pourcentage de femmes comme premières, dernières et autres autrices
  • Régression linéaire simple pour l’analyse de la proportion de premières et dernières autrices, par année, sur 10 ans
  • Plusieurs analyses multivariées à l’aide de régressions linéaires mixtes pour identifier des associations
    • entre les genres du dernier et du premier auteur
    • entre les genres du dernier auteur et des autres auteurs
    • entre le genre du premier auteur et l’IF du journal
  • Analyse exploratoire pour identifier les facteurs associés avec le genre du dernier auteur

Résultats essentiels

Parmi les 18483 articles de réanimation identifiés, le genre du premier auteur était retrouvé dans 92,2% des cas et du dernier auteur dans 91,5% des cas.

Onze pour cent des auteurs les plus prolifiques étaient des femmes.

La proportion des publications qui avaient une femme comme première et dernière autrice étaient respectivement de 30,9% et de 19,5% [NEJM:  20,2% et 32,4% ; Lancet : 21,3% et 25,8% ; JAMA : 27,1% et 19,5%].

Les premières autrices étaient 29,9% pour les articles de recherche clinique et 34,6% pour les articles de sciences fondamentales.

Le pourcentage de femmes à ces positions était plus important en Europe et Australie/Nouvelle Zélande qu’en Asie.

Il y avait une augmentation faible mais significative de la part de femmes à ces places au fil de cette décade : + 0,44% de femmes premières autrices par an ; + 0,51% de femmes dernières autrices par an.

Les femmes représentaient 25,5% des autres auteurs, mais 30,2% des publications n’avaient aucune femme parmi ces rangs.

En analyse non ajustée, les femmes premières et dernières autrices publiaient plus avec des femmes parmi les autres auteurs que les hommes premiers et derniers auteurs.

En analyse multivariée :

  • La probabilité qu’une femme soit première autrice était presque double quand le dernier auteur était une femme (1,93 ; 95% CI, 1,71- 2,17)
  • Les publications avec une femme comme dernière autrice avaient 48% de probabilité en plus d’inclure une femme parmi les autres auteurs
  • Les femmes premières autrices avaient plus de probabilité de publier dans des journaux à faible impact par rapport aux hommes premiers auteurs
  • Il n’y avait pas d’association retrouvée entre le genre féminin du dernier auteur et le type de journal, le type d’étude, l’année de publication et la région.

Commentaires

L’étude confirme l’écart déjà observé entre hommes et femmes en termes de nombre de publications (2).

Elle montre une hausse minime mais significative sur 10 ans des femmes parmi les auteurs des publications en réanimation, ce qui suit la pente très lente d’augmentation des femmes réanimatrices alors que le nombre de femmes médecins augmente plus vite (3).

Les femmes ont plus de probabilité de collaborer avec d’autres femmes, les auteurs/autrices soulignant que c’est l’une des pistes pour améliorer la représentativité des femmes dans les milieux académiques, via le mentorat notamment, en accord avec les publications récentes sur le sujet (4).

Sont soulignés différents facteurs pouvant expliquer cette sous-représentativité des femmes, dont:

  • l’absence de double-reviewing en aveugle des manuscrits soumis dans la majorité des journaux, ce qui aiderait à combattre les biais et les stéréotypes de genre (5)
  • l’écart de confiance en soi entre hommes et femmes qui pourrait dissuader les femmes de soumettre leurs travaux dans les journaux aux IF les plus hauts (6), alors qu’il est montré que les femmes s’autocensurent et limitent leurs ambitions ; par exemple, il y a moins de candidatures féminines que masculines pour les bourses du National Health Institute alors que le taux de succès est le même pour les postulants femmes et hommes.

Cette sous-représentation des femmes dans les publications engendre un cercle vicieux : moins de publications engendre moins d’avancées de carrière notamment académique, moins de représentativité aux congrès, dans les comités de rédactions des recommandations, dans les comités éditoriaux des journaux… (7). De plus, aux Etats-Unis, à niveau égal de production scientifique et d’expérience, il y a moins de femmes professeures que d’hommes (8).

Points forts

  • Etude multicentrique internationale, ce qui permet de déceler des disparités régionales.
  • Discussion qui porte sur la recherche d’explications et de solutions pour contrer le problème.
  • Publication de l’étude dans un journal à IF haut, avec des références de très bonne qualité, renforçant ce qui est déjà pointé du doigt dans de nombreuses disciplines.

Points faibles

  • Décisions subjectives de tri des publications; la recherche de 26 mots clés, à partir de 25 études parues dans les 40 journaux les plus cités provoquent un biais au départ.
  • Méthodologie de l’étude ne permettant pas de tirer des conclusions sur les causes de la sous-représentativité des femmes (effectif féminin plus faible, proportion de femmes dans les équipes de recherche, pourcentage de papiers rejetés par genre…).
  • Les différences culturelles ou institutionnelles qui peuvent impacter sur la (sous)- représentativité des femmes dans les publications ne puissent être prises ne compte.

Implications et conclusions

L’étude renforce la prise de conscience de l’écart existant dans les publications (et donc sur les possibilités de carrière) entre femmes et hommes médecins en réanimation, sur la base de données chiffrées. On insiste sur la place capitale du mentorat et sur le fait que les femmes ont plus de chances de faire partie des auteurs si le dernier auteur d’un papier est une autrice.

Dernière mise à jour : 08/01/2021