Souvenirs de réanimateurs : Chantal Bismuth

En 1981 une Commission sénatoriale à Bonn insista pour présenter notre épidémiologie des suicides chimiques, presque aussi bien tenue que celle du Danemark… Le véritable déclenchement de l’intérêt scientifique du Service se fit en fait en 1982, à l’occasion d’un congrès de toxicologie clinique dans le Colorado (comme constamment à l’époque, ni l’hôpital, c’était la règle en tous cas à Paris, ni la Faculté, ni aucune Société Savante ou département ministériel, n’assumaient ces déplacements).

La réanimation pouvait payer le voyage (mais non l’hôtel), à tarif hyper réduit, à trois d’entre nous, dont Robert Garnier du CAP et Pierre Pontal, chef de clinique, qui présentait l’épuration du méprobamate, tranquillisant à toxicité nerveuse et cardiaque, dont il avait étudié la cinétique spontanée et son épuration extra-rénale, avec ses algorithmes personnels précieux pour en déterminer le catabolisme hépatique. Il devait continuer sa carrière comme médecin du travail chez Rhône-Poulenc.

Nous avions pu prendre en charge ce voyage, grâce à un travail sur un nutriment destiné à l’alimentation par voie veineuse de nos intoxiqués par caustiques domestiques (acides forts, soude et potasse) aux tubes digestifs inutilisables pour des semaines ou des mois, qui représentaient alors plus de 100 entrants par an, les plus graves opérés par le chirurgien de Fernand Widal, Michel Celerier.

La nutrition parentérale avait été introduite dans le service en 1973 par notre interne d’alors, Willy Rozenbaum, rigoureux et volontariste, qui devait s’illustrer plus tard à Claude Bernard et Pasteur comme co-découvreur du virus du SIDA. Son acharnement créatif pour isoler une maladie nouvelle suivait un conseil réitéré de Jean Hamburger : « Si vous possédez bien votre discipline et suivez un cas clinique qui ne correspond pas à un cadre connu, ne le contorsionnez pas pour le faire entrer en force dans une forme clinique atypique. Isolez ce cas, continuait-il avec ironie. Avec un peu de chance, vous créerez un nouveau syndrome qui portera votre nom… ».

Dans les deux mois précédant le projet USA, je recevais la visite d’une visiteuse médicale, qui me présentait la dobutamine. Je la dirigeai vers le secrétariat où nous venions de recevoir les tirés à part d’un article écrit avec Nabil Bensalah actuellement professeur de réanimation à Tunis sur l’utilisation de ce même médicament dans les collapsus toxiques. Le lendemain, je recevais un coup de téléphone du patron du laboratoire :

– Madame, comment avez-vous pu faire ce travail sans nous en parler ? C’est inédit. Surtout une expérience aussi favorable. Madame, nous souhaitons faire quelque chose pour vous.

– Monsieur, merci de faire un geste pour notre Recherche.

– Certes, certes. Mais je souhaite agir personnellement pour vous.

Réflexion brève au téléphone :

– Monsieur, je pars aux USA dans 2 mois, offrez-moi le Concorde. Huit jours plus tard, je recevais un billet open.

Partir à Snow Mass Colorado ne se résume pas à New York. Deux autres transits venaient ensuite à Denver et Aspen.

Aussi à mon arrivée, les bagages n’avaient pas suivi, phénomène fréquent aux USA, mais je n’étais pas encore habituée (par la suite, mêmes effets à Cincinnati, à Seattle, mais les précautions étaient prises).

Là, j’étais parachutée, fin août, dans une station de montagne déjà froide la nuit, sans bagages, et surtout sans mes sacro-saints documents, pour cinq présentations orales.

Ces documents représentent beaucoup pour un médecin universitaire itinérant. Leur charge existe avec les premiers cours à la Faculté : plan, radiographies, données biologiques, courbes et abaques, algorithmes, discussion, références bibliographiques indispensables… tout est important. Dès les premières années, des diapositives (à nos frais), puis peu à peu les Power Points se généralisèrent. (J’ai même assité au Brésil à des demandes par le Président du Congrès, de conférences supplémentaires, non prévues. Il disait alors : « Mais vous connaissez votre plan par cœur ? Faites vos fiches et je vous tire le power point ce soir »).

Là dans le Colorado, rien de tel. J’avais bêtement enregistré dans l’avion mes documents et je n’avais rien à présenter surtout dans une langue étrangère. De deux choses l’une : ou je m’excuse platement et ce seront les ténèbres extérieures, ou je refais dans la nuit, mais sans facilités et certainement maladroitement les clichés indispensables. Les sujets étaient importants : lésions musculaires toxiques, paraquat, colchicine, hyperkaliémie de l’intoxication digitalique aiguë et cyanures. Ce fut fait. En préambule, je fis tout retomber, non sur mon imprévoyance, mais sur l’incurie de l’aviation civile américaine, diagnostic accueilli dans l’enthousiasme, et dès lors, la machine réactive USA se mit en marche : « Oui, nous aimons le challenge » dit en français l’un d’eux (qui comme chacun dans une langue étrangère ne sait utiliser que les mots élémentaires et est obligé de garder sa propre langue dès que sa pensée s’élabore).

– Trois universités m’invitent pour des cours ou conférences, dont 5 à celle où je me rendrai chargée de cours, en 1983, l’UCSF, l’université de Californie, San Francisco où la discipline est tenue par Charles Becker (contact premier avec les étudiants américains, leur interventionisme, leur gaieté, les petits mots passés pendant les cours, technique, mais aussi genre « You are full of wit and energy » ou « Top of the ladder, nice place, but very lonesome »). Minneapolis et New-York proposèrent aussi des interventions.

– Deux revues me font entrer dans leurs comités de rédaction. Les Asiatiques me remercient d’avoir osé parler si mal anglais pour présenter des résultats aussi originaux et les stagiaires étrangers vont affluer à Fernand Widal, Amérique du Nord, du Sud, d’Angleterre, d’Italie, de Pologne, d’Allemagne, de Grèce, du Japon d’Égypte. Un Américain y a travaillé 12 ans et un Égyptien 5 ans. Un professeur urgentiste d’UCLA vint y passer son année sabbatique.

Le lendemain, fin du congrès, mes bagages arrivaient.

En 2006, un toxicologue clinicien Américain (car la discipline existe aux USA contrairement à l’Europe) écrivait à un autre qui me transmit l’email : « Do you remember that when Chantal came in 1982 à Snow Mass and presented the data on hydroxocobalamin, Denver, San Francisco and the rest of US started on it. Hot doggies. May be in only 4 days and we will have not lived in vain”.

Dernière mise à jour : 21/01/2017