Souvenirs de réanimateurs : François Vachon

Un souvenir reste ineffaçable dans ma mémoire de réanimateur ayant eu en charge, à l’hôpital Claude Bernard à Paris, de lutter contre l’issue fatale qu’entraînent certaines infections graves.

Il réunit deux maladies effroyables et loin d’être rares, à l’époque, dans notre pratique médicale. Elles ont disparu de notre pays et sont aujourd’hui quasiment inconnues du grand public mais aussi de la plupart des médecins français. Ce sont  la poliomyélite aiguë et la septicémie à C. perfringens post-abortum. Elles sont, toutes les deux, inscrites dans ma mémoire comme ayant permis d’obtenir les résultats les plus parfaits que l’on puisse imaginer en médecine : la disparition totale d’une redoutable maladie infectieuse, ayant un très haut potentiel de mortalité, compromettant en quelques heures, la vie de jeunes adultes frappés en pleine santé. Ces succès furent le fruit, pour la première, d’un progrès remarquable de la médecine : la mise au point d’un vaccin efficace et particulièrement bien supporté et, pour la seconde, d’une volonté farouche, empreinte de réalisme, du législateur : le vote d’une loi.

Je passe sous silence ici, le succès aussi brillant que pour la poliomyélite, de la vaccination contre le tétanos , une autre infection gravissime quasiment disparue de notre pays aujourd’hui, grâce à quelques injections vaccinales. Ce résultat n’a cependant été obtenu chez nous qu’une cinquantaine d’années ( dans les années 80 ) après la première obligation vaccinale, à l’armée en 1936. Que de laxisme pendant un demi-siècle! Que de terribles souvenirs aussi : 100 malades par an pendant 25 ans, dans ce seul hôpital Claude Bernard !

Quarante années (1962-2002) passées dans cet établissement dédié aux maladies infectieuses – transféré en 1988 de la porte d’Aubervilliers à la porte de Saint-Ouen, sur le site de l’hôpital Bichat -, m’ont apporté mille souvenirs souvent très forts. C’est aussi là que s’est développée la réanimation « médicale », cette « nouvelle médecine » issue en 1954, de deux écoles françaises ayant inauguré, l’une le traitement symptomatique de l’insuffisance respiratoire par la respiration artificielle assistée par appareil mécanique ( P. Mollaret et JJ. Pocidalo), dans le même temps que l’autre mettait en place dans les « anuries  post-abortum » notamment, celui de l’insuffisance rénale aiguë par l’hémodialyse ( G. Richet, à l’hôpital Necker – qui en fit la première séance dans le monde, le 10 novembre 1954), assortie de l’usage quotidien des équilibres hydro-électrolytique et acido-basique, mis en tableaux didactiques par J. Hamburger.

1) La poliomyélite aiguë : un terrible fléau disparu de notre pays grâce à la vaccination.

Dans les années 50 et bien avant, la poliomyélite antérieure aiguë frappait durement plusieurs milliers de malades chaque année, en Europe du Nord notamment. En 1953, en France, ce chiffre atteignit plus de quatre mille cas. Dans ces pays dont l’hygiène était d’un bon niveau, la maladie touchait les adultes beaucoup plus rarement mais bien plus gravement que les enfants, provoquant dans de nombreux cas chez eux, une quadriplégie mortelle du seul fait de la paralysie des muscles respiratoires. Les atteintes les plus graves respectaient l’état de conscience et le plus souvent, la déglutition. Des poumons d’acier d’aspect barbare permettaient la survie de quelques-uns dans l’attente d’une récupération respiratoire même modeste, mais libératrice de ce carcan.

La respiration artificielle assistée par appareil mécanique après trachéotomie, changea radicalement le pronostic vital de ces jeunes adultes frappés par la poliomyélite : le Centre de réanimation neuro-respiratoire de l’hôpital Claude Bernard fut le premier grand ensemble (78 lits), opérationnel dans le monde, bien structuré et équipé, créé pour traiter ces malades. Il fut ouvert le 1er septembre 1954.

La vie de ces patients était ainsi préservée mais ils étaient condamnés à rester définitivement grabataires, totalement dépendants d’un appareil respiratoire, des kinésithérapeutes et des soins infirmiers essentiels, tout en ayant gardé intactes leurs capacités intellectuelles. Ils demeuraient alors hospitalisés dans le centre lourd de Claude Bernard ou dans des services identiques peu à peu créés en France, s’accommodant de leur nouvelle vie grâce à des activités stimulantes liées à la présence d’un personnel infirmier et de kinésithérapeutes attentifs et en nombre suffisant, ainsi qu’à celle de leurs proches.

Une véritable révolution s’instaura en France avec la vaccination contre ce virus et ses trois sérotypes, rendue obligatoire en France en 1965. Très efficace, elle obtint très rapidement la disparition définitive chez nous, de ce fléau et de ses drames oscillant entre la mort ou des séquelles paralytiques irréversibles. Que dirait-on aujourd’hui à la vue de ces jeunes gens privés à vie de leurs quatre membres par le fait d’un virus épidémique contre lequel aucun médicament antiviral n’existe encore ? Peut-on contester l’immense importance de cette vaccination et le caractère obligatoire de ces injections dès l’enfance, comportant un rappel tous les cinq ans ? L’espoir raisonnable d’une éradication totale de la surface du globe terrestre de ce virus pour l’an 2000, a été – jusqu’à présent – vain et il se propage toujours dans de nombreux pays n’ayant pas appliqué correctement ce vaccin, laissant un réservoir résiduel exclusivement humain, de cette infection épidémique (et contagieuse par voie oro-fécale), qui se réactive dans le monde depuis plus de dix ans. Officiellement, en 2012, la poliomyélite reste endémique en Inde, en Afghanistan, au Nigéria et au Pakistan.

Avoir vu ce que fut cette catastrophe humaine, la mort par asphyxie ou la survie de jeunes adultes rendus définitivement quadriplégiques, a marqué pour toujours, les esprits. Les enfants de pays lointains, porteurs encore aujourd’hui, à vie, d’un bras ballant ou d’une jambe atrophiée et traînante, parce qu’ils n’ont pu être vaccinés, sont des échecs également insupportables.

Histoire de Pierrot. Aucun membre de nos équipes ne l’a jamais oublié.

En 1963, j’eus l’occasion de vivre un moment exceptionnel, fait d’une émotion intense, aux côtés d’un tel malade, âgé d’une quarantaine d’années et vivant dans le service depuis plus de dix ans, quadriplégique sous ventilation assistée continue. Une équipe de tournage d’un court métrage documentaire sur cette « nouvelle médecine » était venue passer quelques semaines dans le service, pour filmer et interviewer malades, personnels médicaux et infirmiers, kinésithérapeutes, sur divers aspects de nos activités. Quelques mois plus tard, le sujet fut programmé à la télévision nationale. Les divers acteurs étaient tous sur le qui-vive ce soir-là. Etant de garde, je rejoignis le groupe rassemblé dans la chambre-box de Pierrot, dans la galerie II du pavillon Pasteur-Lassen, réservée aux patients devenus peu à peu des résidents. Pierrot était le plus attentif de tous à regarder l’écran suspendu en haut de la cloison lui faisant face.

Nous venions de le voir pendant un de ses interviews et de l’entendre répéter son « credo », car malgré sa trachéotomie, le ballonnet étant dégonflé, il pouvait s’exprimer comme la plupart de ces malades chroniques : «  Ici, je suis né une seconde fois après ma maladie et c’est grâce à cette machine ». Un silence relatif suivit ces paroles et le gros plan sur l’Engström alors que la séquence suivante s’amorçait. C’est à ce moment précis qu’on entendit, venant de la chambre voisine, séparée de celle de Pierrot par une simple cloison, toutes portes ouvertes, la voix de Maurice, un autre malade quadriplégique, trachéotomisé et ventilé, lui aussi là depuis des années.

Ce fut une exclamation émanant du son rauque et haché qui sort de ces canules : « Pierrot, c’est formidable, je viens de te voir ! ». Ils étaient là tous les deux, vivant presque côte à côte depuis plus de dix ans, s’interpellant souvent, connaissant tout l’un de l’autre. Ils étaient devenus des amis mais ils ne s’étaient jamais vus ! La télévision venait de faire un miracle : donner cette joie extraordinaire et susciter une émotion indicible à tous les présents et surtout à deux êtres humains confinés dans leur lit, totalement et définitivement dépendants, pour lesquels certains instants privilégiés de cette seconde existence devenaient un vrai bonheur.

On doit ajouter que les résurgences mondiales actuelles de ce virus, imposent à tout médecin de savoir reconnaître cette paralysie périphérique motrice pure, s’installant au cours d’une phase hyperthermique ne durant que cinq jours, comportant une séméiologie qui impose le diagnostic et non un autre (alors, d’ailleurs, plus ou moins cohérent), au prétexte que cette maladie n’existe plus chez nous. Alors qu’en fait, on ne sait plus la reconnaître.

2) La septicémie à Clostridium perfringenspost-abortum, un drame disparu grâce à une loi.

Depuis les débuts de la réanimation médicale, l’avortement clandestin était entré, en France, dans le compte des admissions pour « anurie post-abortum », dans les services de néphrologie dotées d’un rein artificiel, très peu nombreux alors. L’évolution sinon souvent fatale, était alors généralement favorable. La cause en était habituellement une hémolyse aiguë massive, due au bacille « perfringens ». Bien plus graves étaient les états de choc infectieux liés à ce germe et alors annoncés par son signe de reconnaissance très précoce, un ictère hémolytique toujours franc. Des bacilles à Gram négatif, colibacilles notamment, provoquaient les mêmes tableaux mais dénués du signe d’appel de l’ictère. Dominés par d’intenses myalgies massétérines et abdominales, ils étaient volontiers, par manque d’expérience, pris pour des tétanos post-abortum et adressés à l’hôpital Claude Bernard, allongeant notre liste des faux tétanos. La mortalité était importante malgré les progrès en cours du traitement du choc infectieux. La loi interdisant alors, sauf exceptions, tout avortement provoqué, ces cas étaient le fruit de manœuvres endo-utérines effectuées clandestinement dans des arrière-loges de « faiseuses d’anges », au mépris de toute précaution, mais faisant parfois bouillir auparavant l’instrument de mort, alors que les bacilles en question sont volontiers hébergés dans le vagin, là où il va être introduit et franchir le col utérin. Une mesure d’hygiène dérisoire en l’occurrence, qui se voulait rassurante pour la femme. D’autres cas succédaient à la révision utérine qui s’imposait peu après ce geste, en climat fébrile, effectuée alors en milieu hospitalier et en urgence. Dans tous les cas une bactériémie avait déclenché l’état de choc. Le nombre de ces malades était important, quinze à trente par an dans notre seul Centre avec une mortalité variable selon les délais d’admission notamment, mais de l’ordre de dix pour cent. Ces jeunes femmes en pleine santé mouraient sans pouls et sans tension artérielle prenable au brassard, conscientes, calmes le plus souvent : « Dites à mon :mari que j’ai oublié de fermer le gaz avant de partir », furent les dernières paroles de l’une d’elles. Les complications des traitements ne manquaient pas : exsanguinotransfusions et remplissages vasculaires compliqués d’œdème aigu pulmonaire et maniement délicat des premières drogues vaso-actives. Que de morts insoutenables pour les infirmières ayant le même âge qu’elles, et pour les médecins impuissants. On ne peut donc que se glorifier de cette loi qui fit disparaître instantanément  (et même dès l’année précédente, comme c’est souvent le cas pour une loi importante), ces drames de chez nous. Ces terribles souvenirs – dont je fis ma thèse -, sont parmi les quelques effroyables moments que nous réserve cette carrière. Mais personne n’est plus victime en France de ceux-là, depuis maintenant près de quarante ans.

Si j’ai choisi de lier dans ce texte, ces deux maladies, j’en ai donné les raisons. Mais il en est une autre : c’est que la disparition définitive de ces deux fléaux s’est produite chez nous à la même époque pour ne pas dire le même jour : 1975. En effet, la date de naissance de la loi Veil, le 17 janvier 1975, est en même temps à peu près celle de la disparition effective de la poliomyélite dans notre pays. En effet, si la vaccination obligatoire fut décrétée le 19 mars 1965, il fallut dix années pour ne plus voir de malades français victimes de la polio. Certes, avec le vaccin, le réservoir humain du virus disparut rapidement de notre pays, mais le décret n’imposait ce vaccin qu’aux sujets de moins de trente ans, au prétexte que chez nous, – il était vrai – à cet âge, la plupart des adultes – mais pas tous – s’étaient immunisés spontanément (la polio était appelée « la paralysie infantile »). Or, il s’est produit que pendant la décennie suivant 1965, des adultes de plus de trente ans cette année-là, non vaccinés donc, ont perdu leur immunité naturelle, non entretenue comme jadis, en l’absence de réservoir humain donc de réinfections. Ils allèrent alors contracter cette infection à l’étranger, là où la maladie sévissait encore largement : en Afrique du nord, en Amérique centrale ou du sud, en Asie…Nous eûmes ainsi à traiter encore et à nouveau, jusqu’en 1975, plus de vingt français (touristes, hommes d’affaires, expatriés), déclarant à leur retour une quadriplégie liée à ce virus. Ultérieurement, la recommandation de vacciner tout le monde (avec rappel tous les cinq ans), devint la routine et exceptionnels devinrent les cas chez les citoyens français.

Dernière mise à jour : 21/01/2017