Souvenirs de réanimateurs : Jean-Marie Mantz

L’histoire de 40 années de réanimation (1954-1994) au Pavillon Pasteur du CHU de Strasbourg est émaillée de grands moments de joie et de souffrance.

Je rappelle ici, au hasard des souvenirs, quelques situations choisies parmi celles qui comportent, je crois, d’utiles messages.

Souvenirs poignants :

  • celui de cette fillette de 13 ans, victime de l’épidémie de poliomyélite de 1954. Atteinte d’une paralysie  ascendante, elle meurt au 3° jour d’asphyxie progressive à laquelle nous avons assisté impuissants.
  • celui d’un garçon de 16 ans aveugle depuis l’enfance à la suite de maltraitance parentale et admis au  service pour tentative de suicide.
  • celui de ce proviseur de lycée admis une nuit en arrêt cardiaque par asystole ; massé pendant 6 heures,  il reprenait conscience après quelques minutes de massage et nous disait dans un souffle : « allez-y les  enfants, ne m’abandonnez pas » jusqu’à ce qu’il meure épuisé au petit matin.

Mais aussi combien de  souvenirs heureux ; combien de miracles à mesure que s’enrichissaient nos  connaissances physio-pathologiques et que s’étoffait notre plateau technique.

Je pense

  • à cet étudiant qui guérit après un coma stade IV de 10 jours consécutif à l’ingestion de 24 grammes de  gardénal au lendemain d’un échec à un examen en Faculté.
  • à cette jeune femme poliomyélitique qui accoucha sous Engström d’un superbe petit garçon.

Le terme d’empathie est bien faible pour traduire la fusion émotionnelle qu’engendra chacune de ces  situations.

Technicité-humanité :

Avec leurs multiples appareils de suppléance et de surveillance des fonctions vitales,

avec leurs clignotants lumineux et leurs lancinantes alarmes les chambres de malades ressemblent à des  cabines de pilotage d’avion. Mais le dévouement et la disponibilité des équipes soignantes – je leur rends ici  un vibrant hommage  – ont toujours heureusement compensé la froideur et l’anonymat de  l’hypertechnicité.

La notion de « burn-out » était inconnue des pionniers de la réanimation.

Le hasard s’invite parfois aux situations de réanimation comme en témoignent ces deux observations :

  • une malade de 64 ans atteinte d’infarctus du myocarde présente un arrêt cardio-circulatoire par  fibrillation ventriculaire au moment même où l’on sortait de son emballage le premier défibrillateur  alloué au service. La défibrillation externe fut immédiatement efficace. La malade survécut 13 ans. Ce  fut le premier succès français (1954) de la défibrillation cardiaque externe au cours d’un infarctus du  myocarde.
  • un homme de 50 ans, surpris par l’orage, s’abrite sous son parapluie en attendant le bus. La foudre le  prend pour cible, se propage le long du manche de parapluie puis de l’avant bras droit de la victime,  pénètre dans l’abdomen et ressort par la plante des deux pieds en déchirant au passage les deux chaussures sur toute leur longueur. Par chance le trajet de la foudre n’a pas touché le cœur. Après 3  heures de paraplégie flasque, le patient quitte le service sans séquelle.

Les problèmes éthiques

Se posant quotidiennement dans un service de réanimation, ils prennent parfois un caractère dramatique en raison de l’urgence et de la gravité de certaines situations.

  • une jeune fille de 16 ans, fille unique, tombe de bicyclette et passe sous un camion qui lui broie les  deux fémurs. Dans les heures qui suivent se développe une gangrène gazeuse au niveau des fractures  ouvertes. Le seul espoir de sauvetage vital était l’amputation haute bilatérale de cuisse. L’équipe  chirurgicale était prête à intervenir. Ses parents s’y opposèrent formellement malgré notre insistance.
    La jeune fille mourut dans la nuit. Trois semaines plus tard les parents sont revenus me voir : « nous  regrettons notre refus », me dirent-ils, « vous auriez dû passer outre ! ».
  • une dame de 60 ans est admise à quatre reprises au service pour des épisodes de décompensation  respiratoire  aiguë d’une bronchopathie chronique. Lors de sa dernière hospitalisation elle me fait  promettre qu’en cas de récidive on ne l’intuberait plus. Deux mois plus tard elle est admise en état de  détresse respiratoire. Je lui rappelle sa demande. « Je vous en supplie », me dit-elle entre deux gasps,  « oubliez cela, j’étouffe ». L’intubation permit, une fois encore, de la tirer d’affaire. Ironie du sort, elle  a survécu 20 ans.

La recherche clinique

Un dernier souvenir : une famille de quatre personnes présente un malaise collectif aussitôt après le  repas de midi. Le père, admis au service meurt d’un état de détresse respiratoire suraiguë, la mère  présente une érythrodermie, le fils une insuffisance rénale passagère. Seule la fille, qui avait passé peu  de temps à table est indemne.

Les diagnostics d’intoxication alimentaire et d’intoxication oxycarbonée sont rapidement éliminés. Il  s’agissait en fait d’une intoxication aiguë par vapeurs de mercure : la mère ayant cassé un  thermomètre à mercure avait ramassé les débris dans une casserole qu’elle avait posée au bord de la  cuisinière. Le médecin traitant, appelé le premier sur les lieux, avait fait le diagnostic : son alliance en  or avait blanchi ! Fils de bijoutier il savait que le mercure, volatile à 52 degrés, forme avec l’or un  amalgame blanchâtre.

Ainsi, miroir des joies et des peines,
arsenal de machines,
haut-lieu de la solidarité et de la communication,
jardin des problèmes éthiques,
complice du hasard,
terrain d’élection de la recherche clinique,
La Réanimation est une merveilleuse spécialité.

Dernière mise à jour : 21/01/2017