Ventilés, intubés… et assoiffés : la soif, nouveau champ de bataille pendant la ventilation mécanique?

27/03/2026
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Yuan Y, Luo Q, Zhong W, Zhao Y, Chen F, Zhang X, Chen J, Hu R. Efficacy and safety of different methods and doses for thirst management in orotracheally intubated and mechanically ventilated patients with 'nothing by mouth': A randomized, controlled three-arm trial. Intensive Crit Care Nurs. 2025 Aug;89:104012. doi: 10.1016/j.iccn.2025.104012. Epub 2025 Apr 21. PMID: 40262406.

Texte
Question évaluée

La soif est un symptôme omniprésent chez les patients de réanimation, souvent sous‑estimé mais extrêmement inconfortable. Beaucoup de soignants le constatent au quotidien : dès que la sédation décroît, les patients ventilés, intubés et à jeun strict réclament à boire, parfois avant même de demander à voir leur famille. Or, la sécurité de l’hydratation orale pose problème du fait du risque d’inhalation et nous ne disposons pas de recommandations claires ni de techniques validées pour soulager efficacement cette soif lors de la ventilation mécanique invasive avec sonde d'intubation.

Cet article cherche à répondre à une question simple, mais cruciale pour la pratique clinique, "Quel est le moyen le plus sûr et le plus efficace pour diminuer la sensation de soif chez des patients intubés et ventilés, sans possibilité de boire ?".

Pour cela, les auteurs évaluent trois paramètres modifiables :

  1. la méthode (injection d’eau vs spray),
  2. la température (ambiante vs froide),
  3. la dose (1,6 mL vs 5 mL).
Type d’étude

Il s’agit d’un essai contrôlé randomisé à trois bras. La répartition dans les groupes est effectuée selon un ratio 1:1:1 à l’aide d’enveloppes opaques et scellées, avec une mise en aveugle des personnes chargées du recueil des données. L’étude est monocentrique et réalisée dans une unité de soins intensifs en Chine, sur deux années complètes (2022-2023).

Population étudiée

Les auteurs ont inclus 84 patients, tous :

  • âgés de ≥ 18 ans,
  • intubés par voie orale,
  • sous ventilation mécanique,
  • à jeun strict,
  • capables de communiquer et d’auto‑évaluer leur soif,
  • avec un score de soif ≥ 3/10 sur l’échelle V‑TIS.

Un total de 73 patients a finalement terminé l’étude, les quelques sorties étant justifiées (arrêt de ventilation, début de nutrition entérale, transfert, données manquantes). Les groupes étaient comparables au départ, notamment sur : âge, APACHE II, glycémie, sodium, usage de diurétiques ou opioïdes, balance hydrique et paramètres vitaux.

Méthodes

Les 84 patients ont été répartis en trois groupes :

  • Groupe A : Injection 1,6 mL eau à température ambiante

Injection bilatérale près des molaires avec une petite seringue, de manière à humidifier langue, palais, muqueuses et lèvres.

  • Groupe B : Spray 1,6 mL eau froide (2–6 °C)

Administration par spray délivrant 0,1 mL par pression, soit 16 pressions au total. L’eau a été pulvérisée entre les molaires, avec une couverture muqueuse correspondant au groupe A.

  • Groupe C : Spray 5 mL eau froide

Même méthode que le groupe B, mais avec une dose triplée (5 mL).

Fréquence des interventions

Basée sur le concept d’analgésie et de sédation (AAIS), les patients inclus dans l’étude ont bénéficié d'une analgésie ciblée, dans le but de les maintenir aussi éveillés que possible pendant la journée (RASS 0-1). Pour respecter la période de sommeil biologique de 23h00 à 7h00, les interventions étaient réalisées toutes les 2 heures, de 7h à 23h, soit 9 interventions par jour, pendant 2 jours. Les patients pouvaient également demander une intervention supplémentaire en cas de soif intense.

Critères de jugement
  • Principal : V‑TIS (intensité de la soif, échelle 0–10).
  • Secondaires :
  • V‑TDS (détresse liée à la soif),
  • V‑SQS (qualité du sommeil),
  • OMWS (humidité de la muqueuse buccale),
  • NAI (interventions supplémentaires),
  • AE (événements indésirables).

Les échelles sont simples à utiliser, comparables à nos échelles visuelles analogiques habituelles. Le V‑TDS explore l’inconfort émotionnel et physique lié à la soif, tandis que l’OMWS est une échelle infirmière d’observation de la sécheresse buccale.

Résultats essentiels

Intensité de la soif (V‑TIS)

Les trois groupes montrent une amélioration après chaque intervention, mais l’effet est nettement plus marqué dans le groupe C (spray froid 5 mL) :

  • baisse plus rapide,
  • baisse plus importante,
  • résultats plus homogènes entre les patients (écarts interquartiles faibles).

Concrètement, cela signifie que 5 mL d’eau froide pulvérisée dans la bouche ont un effet plus durable et plus constant que les autres techniques.

Détresse liée à la soif (V‑TDS)

Là encore, les trois groupes s’améliorent, mais le groupe C s’améliore davantage.

Ce résultat rappelle que la soif est un symptôme sensoriel et émotionnel : au-delà du “j’ai la bouche sèche”, il y a un inconfort général, anxiogène, parfois très difficile à supporter.

Qualité du sommeil (V‑SQS)

Des différences apparaissent en faveur du spray froid, particulièrement du groupe C :

  • meilleure qualité de sommeil la nuit suivant l’intervention,
  • moins de réveils gênés par la bouche sèche ou la soif.

Ce point est crucial : une mauvaise nuit en réanimation augmente l’agitation, la confusion, voire le risque de delirium. Une simple pulvérisation peut donc contribuer indirectement au confort global.

Humidité buccale (OMWS)

Le spray froid humidifie mieux la cavité buccale que l’injection. Le groupe C montre les meilleures améliorations.

Interventions supplémentaires

C’est l’un des résultats les plus parlants pour les équipes infirmières :

  • Groupe C : ~2 demandes
  • Groupe B : ~4 demandes
  • Groupe A : ~6 demandes

En d'autres termes, le spray froid 5 mL réduit de manière significative les sollicitations des patients, notamment la nuit. C’est à la fois une amélioration du confort patient et une diminution de la charge de travail nocturne.

Sécurité

Aucun groupe ne présente plus d’événements indésirables qu’un autre :

  • pas plus d’inhalation,
  • pas plus de toux ou de signe d’étouffement,
  • pas plus d’irritabilité,
  • aucune extubation accidentelle imputable à l’intervention.

Le spray 5 mL est donc considéré comme sûr. Pour rappel : un adulte produit 1 à 1,5 L de salive par jour, et 1 à 1,5 L de sécrétions gastriques. Les 45–55 mL apportés dans cette étude sont donc négligeables.

Commentaires

Pertinence clinique

La soif touche 80 % des patients de réanimation selon la littérature. Elle augmente la consommation d’oxygène, la fréquence cardiaque, l’anxiété, perturbe le sommeil et augmente l’agitation, autant de facteurs délétères en réanimation. Cette étude montre qu’une technique simple, peu coûteuse et reproductible peut réellement améliorer l’expérience du patient.

Pourquoi l’eau froide fonctionne mieux ?

Les auteurs évoquent l’activation des récepteurs TRPM8, sensibles au froid, situés sur la langue et les muqueuses. Le froid modifie la perception centrale de la soif, réduit la conduction nerveuse, stimule la salivation et procure une sensation immédiate de soulagement.

Pourquoi 5 mL fonctionnent mieux que 1,6 mL ?

Car cela entraine une meilleure couverture des muqueuses, humidification plus durable et une meilleure stimulation sensorielle.

Limites importantes

  • Étude monocentrique.
  • Pas de groupe “soins de bouche seuls”, impossible donc de savoir si la soif diminuerait spontanément.
  • Les patients doivent être vigilants et capables d’auto‑évaluation : résultats non extrapolables aux patients très sédatés ou agités ou confus
  • Pas de suivi spécifique des PAVM, même si aucun évènement indésirable respiratoire notable n’est rapporté.
Points forts
  • Randomisation en 3 groupes
  • Méthode simple, faisable par tous les soignants.
  • Amélioration multidimensionnelle (soif, détresse, humidité, sommeil, sollicitations).
  • Sécurité pour le patient
Points faibles
  • Monocentrique, petit effectif.
  • Résultats basés en grande partie sur des échelles subjectives.
  • Pas de bras contrôle sans eau.
  • Évaluation de la sécurité limitée à 48 h.
Implications et conclusion pour la pratique de nursing

Il s'agit d'un des premiers essais à s'intéresser à la problématique de la sensation de soif per ventilation mécanique. Les résultats de cette étude monocentrique montrent que pulvériser 5 mL d’eau froide dans la bouche des patients intubés et vigilants semble être une méthode efficace et sûre pour réduire la sensation de soif.

Ce geste améliore systématiquement la sensation de soif, réduit la détresse, améliore la qualité du sommeil, réduit le nombre d’interventions supplémentaires et n’augmente pas le risque de complications.

C’est une intervention non médicamenteuse, peu coûteuse, très rapide, intégrable sans difficulté dans les soins quotidiens.

D'autres études sont nécessaires pour répondre aux limites de ce travail et tenter d'apporter de nouvelles données à la problématique de la sensation de soif durant la ventilation mécanique invasive.


CONFLIT D'INTÉRÊTS

Commenté par Cécile Fossat, masseur kinésithérapeute en Médecine intensive réanimation du CHU d’Orléans, France.

Le contenu des fiches REACTU traduit la position de leurs auteurs, mais n’engage ni la CERC ni la SRLF.

Voir les déclarations de conflits d'intérêt (titre cliquable): Cécile Fossat

Envoyez vos commentaires/réactions à cecile.fossat@chu-orleans.fr et à la CERC.


CERC

G. LABRO (Secrétaire)
S. BOURCIER
A. BRUYNEEL
A.CAILLET
C. DUPUIS
N. FAGE
JP. FRAT
G. FOSSAT
A. GAILLET
S. GENDREAU
S. GOURSAUD
N. HIMER
O. LESIEUR
A. ROUZÉ
M. THY