Arboviroses : ça n’arrive pas qu’aux autres.

20/02/2026
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Kasbergen LMR, de Bruin E, Chandler F, Sigfrid L, Chan XHS, Hookham L, Wei J, Chen S, GeurtsvanKessel CH, Scherbeijn S, Charrel RN, Ayhan N, Lee JL, Corman VM, Reusken C, Loens K, Popescu CP, Lupse M, Briciu V, Văsieşiu AM, Pipero P, Harxhi A, Puca E, Ponosheci Biçaku A, Travar M, Ostojić M, Baljic R, Arapović J, Ledina D, Cekinović Grbeša Đ, Čabraja I, Kurolt IC, Halichidis S, Birlutiu V, Dumitru IM, Moroti R, Barac A, Stevanovic G, Pyrpasopoulou A, Koulouras V, Betica Radić L, Papanikolaou MN, Roilides E, Markotić A, Galal U, Denis E, Goodwin L, Turtle L, Florescu SA, Ramadani H, Goossens H, Ieven M, Drosten C, Horby PW, Sikkema RS, Koopmans MPG; PREPARE MERMAIDS ARBO investigator group. Multi-antigen serology and a diagnostic algorithm for the detection of arbovirus infections as novel tools for arbovirus preparedness in southeast Europe (MERMAIDS-ARBO): a prospective observational study. Lancet Infect Dis. 2025 Jun;25(6):678-689. doi: 10.1016/S1473-3099(24)00654-6. Epub 2025 Feb 20. PMID: 39987930.

Texte
Question évaluée :

Les auteurs étudient 4 arboviroses : l’encéphalite à West Nile Virus (WNV), l’encéphalite à tiques (TBEV), le Toscana virus (TOSV) et la fièvre hémorragique de Crimée-Congo (CCHFV). 

L’objectif de l’étude était d’établir, parmi une population patients adultes hospitalisés pour un tableau clinique compatible avec une arbovirose, la proportion qui était due à un de ces 4 virus. L’objectif secondaire était de documenter la prise en charge thérapeutique et le devenir des patients.

Type d’étude :

Étude prospective observationnelle saisonnière multicentrique menée dans 7 pays d’Europe du Sud-Est (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Grèce, Kosovo, Roumanie, Serbie). Les périodes d’inclusion s’étendaient sur 6 mois (1er mai – 31 octobre), c’est à dire la période propice aux arboviroses, chaque année entre 2016 et 2019.

Population étudiée :

Patients présentant un tableau clinique compatible avec une arbovirose et nécessitant une hospitalisation. 

Ces tableaux comprenaient :

  • Soit une suspicion d’encéphalite ou de méningite,

  • Soit une fièvre associée à des signes neurologiques, des céphalées, des myalgies, des arthralgies, un rash, des signes hémorragiques et une thrombopénie (<150000/µL).

Les critères d’exclusion étaient : une affection neurologique non infectieuse (vasculaire, métabolique, toxique….), le paludisme, une infection d’une autre origine, ou l’aggravation d’un désordre préexistant.

Méthode :

Les patients inclus étaient pris en charge à la discrétion des cliniciens. Les données démographiques et clinques étaient colligées. Des prélèvements biologiques spécifiques étaient réalisés à J0 et J7, et potentiellement J28 et J60, congelés et envoyés aux centres de référence en Belgique, Allemagne et Pays Bas. 

Le diagnostic était posé sur la base d’une RT-q-PCR et/ou de la détection d’IgG et IgM attestant d’une séroconversion.

Résultats essentiels :

Parmi les 2896 patients ayant présenté un tableau clinique compatible avec une arbovirose, 913 ont été inclus, 847 ont eu des prélèvements analysables. La répartition par pays était la suivante : Albanie 31%, Bosnie 7%, Croatie 13%, Grèce 3%, Kosovo 10%, Roumanie 32%, Serbie 4%. 

Les tableaux cliniques étaient : méningite ou méningo-encéphalite (58%), fièvre + céphalées (26%), fièvre + arthralgie ou myalgie (35%), fièvre + thrombopénie (16%), fièvre + rash cutané (14%).

La durée médiane de séjour à l’hôpital était de 9 jours (IQR 6-14), 12% des patients ont été admis en réanimation et la mortalité hospitalière était de 4%.

Le résultat principal est que parmi les 847 patients dont les prélèvements étaient analysables, 110 (13%) étaient positifs pour l’un des 4 arbovirus étudiés. Seuls 49 (45%) de ces patients avaient pu avoir une confirmation diagnostique localement.  La mortalité dans ce groupe d’arboviroses confirmées était de 1%.

La distribution des arboviroses était la suivante :

  • WNV (n=53, 6%). Le tableau clinique était une méningo-encéphalite dans 80% des cas et a nécessité l’admission en réanimation dans 21% des cas. Le seul décès décrit dans l’étude est dans cette population. 

  • TBE (n=16, 2%). Tous les patients présentaient un tableau de méningo-encéphalite. Aucune admission en réanimation.

  • TOSV (n=44, 5%). La moitié des patients avaient un tableau de méningo-encéphalite, les autres un tableau d’arthralgies ou myalgies fébriles.

  • CCHFV (n=1, <1%). Il présentait une méningo-encéphalite et n’a pas été admis en réanimation. 

Les traitements reçus étaient des antibiotiques (80%), des corticoïdes (42%), la combinaison des deux (37%), ou des antiviraux (24%), essentiellement de l’acyclovir chez 22% des patients et du ganciclovir dans 2%. Un tout petit nombre (<2%) a reçu d’autres antiviraux, des immunoglobulines ou des produits sanguins. 

Commentaires :
  • Les arboviroses sont des maladies virales transmises par des arthropodes (moustiques, tiques, mouches). Jadis limitées aux zones tropicales ou intertropicales, certaines tendent à devenir endémiques en Europe, notamment à la faveur du réchauffement climatique. 

  • Il s’agit majoritairement d’infections à WNV, déjà connu pour être présent en Europe [1]. Les autres virus sont moins représentés mais CCVHF constitue une source d’inquiétude. La CCHFV est une fièvre hémorragique transmise par les tiques. La circulation de ce virus dans le sud de la France est attestée depuis 2023 [2] et se répand en Europe [3]. Une récente étude menée en Turquie rapporte 15% de formes hémorragiques, 8% d’admissions en réanimation et 5% de mortalité [4]. 

  • La mortalité globale est faible mais le poids sur le système de santé est élevé (durée de séjour, admissions en réanimation, coût des prises en charge).

  • Les capacités diagnostiques locales sont faibles (45% des patients).

  • Les traitements administrés (antibiotiques, corticoïdes et acyclovir essentiellement) témoignent des difficultés diagnostiques dans les méningo-encéphalites et du flou thérapeutique. Il faut noter que l’accès à la PCR HSV elle-même n’est pas aisée dans certains des pays étudiés. 

Points forts :
  • Sujet important qui confirme et quantifie la présence d’arboviroses en Europe.

  • Étude de grande envergure transversale menée dans 7 pays et sur une période de plusieurs années.

  • Les cas décrits sont tous des cas autochtones, ce qui renforce la preuve de la circulation des arbovirus en Europe. 

  • Contexte de vie réelle qui s’intéresse, outre aux diagnostics, aux stratégies thérapeutiques utilisées alors que le diagnostic final n’est pas connu des médecins au moment où ils prennent en charge les patients (les prélèvements étant envoyés et analysés à distance), ce qui représenterait, pour ces 4 virus en tout cas, une réalité quotidienne même en France. 

Points faibles :
  • Le principal point faible est que l’étude ne s’intéresse pas à d’autres arboviroses, en particulier la dengue, l’infection à Zika virus et le chikungunya. Ce point est particulièrement important car des transmissions autochtones sont décrites pour ces virus [5] et que les formes sévères de dengue ne sont pas rares et peuvent conduire les patients en réanimation [6].

  • Etude non exhaustive, la participation des centres et des pays était inconstante et hétérogène. La sous-représentation de la Grèce, pourtant pays le plus peuplé des 7 pays étudiés, en est le reflet.

  • Il manque des précisions sur les traitements reçus : s’agissait-il de traitements probabilistes arrêtés rapidement ou de tests thérapeutiques prolongés ?

Implications et conclusions :

Cette étude renforce la preuve de la circulation des arbovirus en Europe, qui s’ajoute aux cas de dengue et chikungunia :  en France en 2024, 11 cas de dengue autochtones, 39 cas de WNV autochtones ont été décrits ainsi que le premier cas de chikungunia autochtone [5]. Les effets du réchauffement climatique sur ces malades deviennent donc concrets.

Pour les réanimateurs, ce sont désormais des hypothèses diagnostiques qu’il faut évoquer, en particulier devant des tableaux de méningo-encéphalite (pour les 4 virus étudiés) mais également de syndromes hémorragiques ou défaillance multiviscérale (dengue, CCHFV).

La disponibilité des tests diagnostiques (souvent coûteux) devient donc nécessaire dès à présent.


Références citées dans les commentaires:

  1. Singh P, Khatib MN, Ballal S, et al (2025) West Nile Virus in a changing climate: epidemiology, pathology, advances in diagnosis and treatment, vaccine designing and control strategies, emerging public health challenges - a comprehensive review. Emerg Microbes Infect 14:2437244. https://doi.org/10.1080/22221751.2024.2437244
  2. Kiwan P, Masse S, Piorkowski G, et al (2024) Crimean-Congo Hemorrhagic Fever Virus in Ticks Collected from Cattle, Corsica, France, 2023. Emerg Infect Dis 30:1036–1039. https://doi.org/10.3201/eid3005.231742
  3. Parvage MM, Baron JN, Semenza JC, Omazic A (2025) Emergence and spread of Hyalomma ticks and Crimean-Congo haemorrhagic fever in Europe: a systematic review. Parasit Vectors 18:436. https://doi.org/10.1186/s13071-025-07104-3
  4. Güllü D, Yigci D, Baykam N, et al (2025) Key predictors of mortality in Crimean-Congo haemorrhagic fever: a retrospective multicentre cohort study. Clin Microbiol Infect 31:2056–2062. https://doi.org/10.1016/j.cmi.2025.08.009
  5. Chikungunya, dengue et zika - Données de la surveillance renforcée en France hexagonale 2024. https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-a-transmission-vectorielle/chikungunya/articles/donnees-en-france-metropolitaine/chikungunya-dengue-et-zika-donnees-de-la-surveillance-renforcee-en-france-hexagonale-2024. Accessed 10 Dec 2025
  6. Hu J, Horton BP, Yeo TW, et al (2025) Mosquito and global dengue cases in a warming world. BMJ Glob Health 10:e014688. https://doi.org/10.1136/bmjgh-2023-014688

CONFLIT D'INTÉRÊTS

Commenté par Guillaume Thiéry, Médecine Intensive Réanimation, CHU de Saint-Etienne, 

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