Intégrer l’hypnose en réanimation ? Moins d’anxiété pour le patient, moins de stress pour les soignant-es

16/01/2026
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Maamar A, Faleur C, Pedrono K, Adeux MP, Anne M, Verdes A, Fillâtre P, Debarre M, Mercier N, Revest M, Massart N, Poilvet N, Terzi N, Tadié JM, Gacouin A, Laviolle B. Hypnosis for unplanned procedural pain in the intensive care unit: the HYPIC randomized clinical trial. Crit Care. 2025 Jul 18;29(1):312. doi: 10.1186/s13054-025-05563-9. PMID: 40682163; PMCID: PMC12275327.

Texte
Question évaluée : 

L'hypnose, en complément des soins standards, réduit-elle la douleur et l'anxiété chez les patients de réanimation subissant une procédure invasive non planifiée, comparativement aux soins standards seuls ?

Type d’étude : 

Essai clinique randomisé, bi-centrique (2 centres), contrôlé, en simple aveugle, de supériorité.

Population étudiée :

78 patients adultes en réanimation (âge moyen 59,8 ± 14,4 ans, 49 % de femmes) avec un score de Glasgow à 15, nécessitant une procédure invasive non planifiée (cathéter veineux central, cathéter artériel, cathéter de dialyse ou drain thoracique). Critères d'exclusion : troubles psychiatriques décompensés, analgésie/sédation IV continues, troubles cognitifs/delirium, patients intubés.

Méthode : 

L’étude présente une randomisation en ratio 1:1 réalisée via une plateforme web sécurisée, avec une stratification par centre afin d’assurer un équilibre entre les groupes. L’intervention consiste en une hypnose individualisée délivrée par des infirmières spécifiquement formées, en complément des soins standards (n=39), comparée aux soins standards seuls (n=39).

Le critère de jugement principal est l’intensité de la douleur immédiatement après la procédure, évaluée à l’aide d’une échelle numérique de 0 à 10. Les critères secondaires incluent l’anxiété, le confort perçu par le patient, la consommation de lidocaïne, le niveau de stress des soignants ainsi que la durée de la procédure, ce qui permet une évaluation plus globale de l’impact de l’intervention.

En termes d’aveugle, les évaluateurs n’étaient pas présents lors de l’intervention, ce qui réduit le risque de biais d’observation. De plus, un infirmier hypnothérapeute était systématiquement présent dans les deux groupes afin de maintenir autant que possible l’aveugle vis-à-vis de la nature réelle de l’intervention.

Résultats essentiels :

Concernant le critère principal, l’intensité de la douleur immédiatement après la procédure ne diffère pas entre les groupes : 2,2 ± 2,9 dans le groupe hypnose contre 2,2 ± 3,0 dans le groupe contrôle (différence 0 ; IC 95 % : –1,3 à 1,3 ; p=0,89), indiquant l’absence d’effet significatif de l’intervention sur la douleur aiguë.

En revanche, plusieurs critères secondaires mettent en évidence un bénéfice notable de l’hypnose. L’anxiété est significativement plus faible dans le groupe intervention (2,4 ± 2,8 vs 4,1 ± 3,0 ; différence –1,7 ; IC 95 % : –3 à –0,4 ; p=0,01). Le stress des soignants est également réduit (0,1 ± 0,4 vs 0,9 ± 1,5 ; différence –0,8 ; IC 95 % : –1,3 à –0,3 ; p=0,003). L’augmentation de la dose de lidocaïne est trois fois moins probable dans le groupe hypnose (OR 0,3 ; IC 95 % : 0,13–0,84 ; p=0,02). Le confort des patients est significativement amélioré après ajustement (p<0,0001). Enfin, la durée de la procédure n’est pas prolongée par l’intervention (30,2 vs 35,3 minutes ; p=0,22).

Commentaires : 

Cette étude randomisée constitue la première étude formelle portant sur l'hypnose lors de procédures non planifiées en réanimation. Bien que le critère principal (réduction de la douleur) se soit révélé négatif, les auteurs rapportent des bénéfices significatifs en matière d'anxiété, de confort et de stress chez les soignants. L'échantillon comprenait 78 patients répartis entre le groupe hypnose et le groupe contrôle, avec une prédominance de cathéterisations vasculaires (92 % : cathéters veineux centraux, artériels et de dialyse) et une minorité de drains thoraciques (8 %).

Ces résultats négatifs concernant le critère principal contrastent avec un corpus de preuves généralement favorables à l'hypnose dans des contextes comparables de douleur procédurale aiguë, comme la récente méta-analyse de Lahoud et al. [1], portant sur 142 études et 9 238 patients, qui montre que l'hypnose per-interventionnelle réduit l'intensité de la douleur durant la procédure (différence moyenne de -1,14 cm sur l'EVA, IC 95% -1,86 à -0,41). Similairement, Kendrick et al. [2], dans leur revue critique de 29 essais contrôlés randomisés, concluent que l'hypnose réduit la douleur procédurale par rapport aux soins standards. 

Un élément méthodologique majeur mérite discussion : les scores moyens observés dans les deux groupes se situent autour de 2/10 sur l’échelle numérique de la douleur, un niveau remarquablement bas pour des procédures invasives en réanimation, tandis que la littérature documente habituellement des scores nettement supérieurs (≥4-6/10) pour ces gestes, même avec analgésie locale optimale. Dans un contexte où la douleur est déjà minimale (2/10), la capacité de toute intervention supplémentaire à démontrer un bénéfice est limitée.

Au-delà du choix du critère de jugement, certains aspects du protocole hypnotique méritent d’être discutés. Le protocole hypnotique décrit privilégie le choix du patient d'un lieu sûr ou d'une activité de loisir, en recourant à un langage suggestif et dissociatif. Si cette approche est classique et validée, elle pourrait ne pas être optimale dans le contexte spécifique de la réanimation, ou plus généralement dans les soins aigus, où — plutôt que d'induire formellement une transe — l'enjeu pourrait être celui de "rejoindre le patient là où il se trouve" (« approche utilisationnelle ») et d'utiliser la transe spontanée du patient. Dans les soins aigus, exposés à une « menace existentielle » (hospitalisation non planifiée, procédure technique invasive), on suppose que les patients basculent spontanément dans un état de conscience altérée, proche de la transe hypnotique, caractérisé par une hypersuggestibilité marquée [3-4]. Cette transe spontanée, qui ne nécessite pas d’induction formelle de transe, peut devenir délétère lorsque l'hypersuggestibilité rencontre des suggestions négatives provenant des soignants ou de l'environnement ; à contrario, si elle est utilisée opportunément, elle peut amener le patient à des changements bénéfique et appropriés à la situation qu’il vit (la littérature abonde dans ce cas, voir p. ex. les études de Lang EV, et al) [5-8]. 

De plus, des suggestions d'analgésie plus directes et spécifiques à la procédure auraient pu être intégrées au protocole. L'approche utilisée, centrée sur le confort général et la dissociation, pourrait avoir sous-estimé le potentiel d'analgésie hypnotique, particulièrement pertinent lorsque la douleur procédurale constitue le critère principal. Cette inadéquation potentielle entre le type de suggestions fournies et l'objectif évaluatif pourrait expliquer en partie l'absence d'effet significatif sur la douleur.

Points forts : 

Cette étude constitue la première étude randomisée portant sur l'hypnose lors de procédures non planifiées en réanimation. 

Points faibles :

L’étude présente plusieurs limites importantes, notamment une puissance statistique insuffisante liée à une douleur observée beaucoup plus faible qu’attendu, l’impossibilité d’aveugler patients et opérateurs, l’hétérogénéité et l’absence de standardisation des procédures et de l’analgésie, un critère principal probablement inadapté, une taille d’échantillon limitée ne permettant pas d’analyses secondaires robustes, l’absence de données qualitatives sur l’expérience des patients, ainsi qu’un manque de discussion sur cet effet surprenant qui semble finalement s’inscrire dans la problématique plus large de la douleur aiguë procédurale. L'absence d'effet sur la douleur peut s'expliquer par des niveaux de douleur initialement faibles dans les deux groupes (≈2/10), ce qui suggère que les procédures réalisées étaient peu douloureuses (ou bien analgésiées) à l'origine. Le choix de la douleur comme critère principal était peut-être inadapté à ce contexte.

Implications et conclusions : 

Bien que l'hypnose n'ait pas significativement réduit la douleur procédurale non planifiée en réanimation, elle améliore l'anxiété, le confort et diminue le stress des soignants, sans prolonger la durée des procédures. La réduction du stress des soignants constitue un avantage clé pour son utilisation.


Références cités dans les commentaires:

  1. Lahoud MJ, Gurary ST, Elia N. Hypnosis for anaesthetists: a systematic review and meta-analyses. Anaesthesia. 2025 Sep 24. doi: 10.1111/anae.70013.

  2. Kendrick C, Sliwinski J, Yu Y, Johnson A, Fisher W, Kekecs Z, Elkins G. Hypnosis for Acute Procedural Pain: A Critical Review. Int J Clin Exp Hypn. 2016;64(1):75-115.

  3. Varga K. Suggestive techniques connected to medical interventions. Interventional Medicine and Applied Science. 2013;5:95-100.

  4. Rossi EL, Cheek DB. Mind-body therapy: Ideodynamic healing in hypnosis. New York: W W Norton & Co; 1994.

  5. Lang EV, Hatsiopoulou O, Koch T, et al. Can words hurt? Patient-provider interactions during invasive procedures. Pain. 2005;114:303-9.

  6. Varelmann D, Pancaro C, Cappiello EC, Camann WR. Nocebo-induced hyperalgesia during local anesthetic injection. Anesth Analg. 2010;110:868-70.

  7. Ott J, Aust S, Nouri K, Promberger R. An Everyday Phrase May Harm Your Patients: The Influence of Negative Words on Pain During Venous Blood Sampling. Clin J Pain. 2012;28:324-8.

  8. Petersen GL, Finnerup NB, Colloca L, et al. The magnitude of nocebo effects in pain: a meta-analysis. Pain. 2014;155:1426-34.


CONFLIT D'INTÉRÊTS

Commenté par Matteo Coen, médecin adjoint agrégé, Service de Médecine Interne Générale, Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG) 

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